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Recherches sur l' origine et la formation de la langue romane.

Recherches sur l' origine et la formation de la langue romane.

Éléments de la grammaire de cette langue, avant l' an 1000.

Dès que les Romains se crurent appelés à la conquête du monde, ils sentirent l' avantage et la nécessité d' attacher à la métropole les nations soumises ou vaincues: parmi les moyens que la sagesse du sénat eut l' art d' employer, l' un des plus prompts et des plus efficaces fut d' établir, avec ces différentes nations, les rapports sociaux, les liens politiques d' une communauté de langage; et toutes les fois que la victoire permettait au peuple-roi d' imposer le joug de sa domination (1), il imposait aussi celui de son idiôme.
(1) At enim opera data est ut imperiosa civitas non solùm jugum, verùm etiam linguam suam domitis gentibus, per pacem societatis, imponeret. S. August. de Civit. Dei, lib. 19, cap. 7.

Les magistrats romains affectèrent de n' admettre que cet idiôme dans leurs communications avec les cités de la Grèce et de l' Asie; plus ils faisaient vanité de connaître et d' estimer les chefs-d'œuvre de la littérature grecque, plus ils exigeaient impérieusement que le descendant de Miltiade ou d' Aristide, empruntant la voix d' un interprète, rendît hommage à la langue des maîtres du monde (1: Magistratus verò prisci quantoperè suam populique romani majestatem retinentes se gesserint, hinc cognosci potest, quòd, inter cætera obtinendæ gravitatis indicia, illud quoque magnâ cum perseverantiâ custodiebant, ne Græcis unquam nisi latinè responsa darent. Quin etiam ipsâ linguæ volubilitate, quâ plurimum valet, excussâ, per interpretem loqui cogebant; non in urbe tantùm nostrâ, sed etiam in Græciâ et Asiâ; quò scilicet latinæ vocis honos per omnes gentes venerabilior diffunderetur. Val. Max. lib. 2, cap. 2.)

Une loi expresse enjoignait aux Préteurs de ne promulguer qu' en latin leurs décrets et leurs édits (2: Decreta a prætoribus latinè interponi debent. L. Decreta D. lib. 42, tit. I De re judicata.).

On lit dans Strabon (3: Edit. Oxon., liv. 3, p. 202) que, sous la domination romaine, les Espagnols de la Bétique s' assujettirent tellement aux mœurs étrangères, qu' ils oublièrent l' idiôme natal.

Le même auteur (4) nous apprend que, dès le siècle d' Auguste, une grande partie des Gaulois avait adopté la langue et les usages des Romains.

(4) Ib. lib. 4, p. 258."Les Volcae, dit-il, s' étendent jusqu' aux bords du Rhône: les Salyes et les Cavari occupent la rive opposée. Mais le nom de ces derniers a tellement prévalu sur les noms des autres peuples, qu'on nomme Cavari tous les barbares leurs voisins, qui ont même cessé d' être barbares: car ils ont adopté pour la plupart la langue et la façon de vivre des Romains."

Cette remarque de Strabon suffirait pour prouver que les autres Gaulois, qu' il ne regarde pas comme barbares, usaient de la langue latine. C'est principalement la différence d' idiome qui faisait donner aux peuples étrangers la dénomination de barbares.

Telle était la force de l' opinion publique, qu' un empereur, hazardant devant le sénat le mot de Monopole, emprunté du grec (1), crut nécessaire de s' excuser. Et cet empereur, c'était Tibère.
(1: Sermone græco, quamquam aliàs promptus et facilis, non tamen usquequaque usus est: abstinuitque maximè in senatu; adeò quidem ut Monopolium nominaturus, priùs veniam postularit quod sibi verbo peregrino utendum esset: atque etiam in quodam decreto patrum, cum *gr una recitaretur, commutandam censuit vocem, et pro peregrinâ nostratem requirendam, si non reperiretur, vel pluribus et per ambitum verborum rem enuntiandam. Sueton. in Tib. Cap. 71.)

Dans une autre circonstance, il fit effacer d' un décret du sénat le mot d' Embleme, et il prescrivit d' employer une périphrase, plutôt que d' admettre cette expression étrangère.

Par l' ordre de l' empereur Claude, un gouverneur de la province de Grèce, personnage très distingué, fut privé de son emploi, et même du droit de citoyen. Quel était son tort? il ignorait la langue latine.

Les Lyciens, coupables de rébellion, avaient député à Rome un de leurs compatriotes, honoré du titre de citoyen romain. Ce même prince, interrogeant l' envoyé, et reconnaissant qu' il n' entendait pas le latin, le dépouilla du droit de cité, alléguant que, pour être digne de participer aux priviléges des Romains, il était indispensable de comprendre et de parler leur langue (1: (1) Dio Cass. lib. 60, edit. Reimar. p. 955).

A l' époque où Plutarque composait ses ouvrages, il regardait cette langue comme universelle (2: Plat. Moral. quest. X, edit. Wyttembach, t. V, p. 112.)

Adoptée par la province d' Afrique, elle avait entièrement prévalu sur l' idiôme carthaginois, autrefois seul idiôme des pays où l' illustre évêque d' Hippone exerçait son pieux ministère (3: Verba latina didici sine ullo metu atque cruciatu, inter etiam blandimenta nutricum et joca arridentium et lætitias alludentium. Confess. lib. I, cap. 14. Quæ linguæ... quarum nostra latina est. De Trinit. lib. 15, c. 10.)
Aussi, dans l' un de ses sermons, il s' explique en ces termes:

"On connaît le proverbe punique que je rapporterai en latin, parce que chacun de vous n' entend pas le punique. Ce vieux proverbe dit:
Si la peste demande un denier, donne-lui en deux, et qu' elle s' éloigne (4: Proverbium notum est punicum, quod quidem latinè vobis dicam, quia punicè non omnes nostis; punicum enim proverbium est antiquum: Nummum quærit pestilentia, duos illi daet ducat se.” Sermo 168 de Verb. Apostol.)

L' usage de n' admettre que la langue latine comme idiôme national était tellement établi et observé, que, même après la translation du siége de l' empire, Arcadius et Honorius furent obligés de rendre une loi expresse, pour permettre aux magistrats de rédiger leurs jugements en grec ou en latin (5: L. Judices c. de sentent. et interloc.)

Les peuples subordonnés à l' autorité de Rome n' avaient parlé d' abord la langue latine que par nécessité; ils l' étudièrent bientôt par intérêt et par ambition.

Se soumettre à l' idiôme, aux usages, à la discipline civile et militaire des vainqueurs, c'était pour les cités, pour les contrées entières, un moyen de mériter l' émancipation politique, ou d' obtenir d' utiles distinctions et des avantages honorables.

L' action de ce systême conquérant, qui associait des nations vaincues et opprimées au langage, aux mœurs, et quelquefois aux priviléges des enfants de la métropole, devenait un véritable bienfait.

Avouons, à la gloire de Rome, que la civilisation de quelques-uns des peuples qui avaient été contraints de fléchir sous le joug de la victoire, fut le noble dédommagement de leur humiliation; et c'est peut-être la seule fois que de longues et grandes conquêtes ont offert une compensation des injustices et des malheurs qui les produisent.

En prescrivant à ces peuples l' usage d' une langue qu' illustraient des ouvrages où le bon goût et la saine philosophie se trouvent réunis au mérite d' un beau style, Rome ne leur communiquait pas seulement l' art d' écrire; elle leur communiquait une faveur plus précieuse: l' art de penser. Oui, la science qui instruisit le vaincu à parler la langue des Romains, lui apprit aussi à sentir, à juger, à penser comme eux.

C'est sur-tout à la langue latine que l' on peut appliquer la belle pensée du poëte Rutilius Numatianus, qui disait en célébrant Rome:

Fecisti patriam diversis gentibus unam (1)...

Urbem fecisti quod prius orbis erat.

Itiner. lib. I.
(1: Pline le naturaliste avait exprimé la même pensée:

Sparsa congregaret imperia, ritusque molliret, et tot populorum discordes ferasque linguas, sermonis commercio contraheret ad colloquia, et humanitatem homini daret, breviterque una cunctarum gentium, in toto orbe, patria fieret. Lib. 3, cap. 5.)

La carrière du barreau et celle des lettres étaient ouvertes à tous ceux qui savaient le latin; l' une et l' autre carrière conduisait aux premiers emplois et aux plus grands honneurs.

Bientôt l' Espagne, la Gaule transalpine et la Gaule cisalpine, fournirent au sénat, au gouvernement, aux armées, à la littérature, des personnages illustres, dont les talents contribuèrent à soutenir la gloire et la renommée de la patrie adoptive.

Malgré les ravages des hommes et du temps, nous possédons les ouvrages précieux d' un grand nombre d' écrivains nés dans ces contrées qui, avant d' être soumises aux Romains, n' avaient que des idiômes dont il ne nous est parvenu aucun monument; c'est à la langue des vainqueurs que ces écrivains furent redevables de leurs succès, et peut-être même de leurs talents.

Parmi les auteurs qui, depuis les conquêtes de Rome, occupèrent un rang distingué dans la littérature latine, l' Espagne s' honore d' avoir produit les deux Sénèque, Lucain, Pomponius Mela, Columelle, Martial, Silius Italicus, Hygin, etc. Et nous-mêmes avons quelque plaisir à nous rappeler que Cornelius Gallus, Trogue-Pompée, Pétrone, Lactance, Ausone, etc., naquirent dans les Gaules.

Cependant la plupart des institutions qui avaient préparé et favorisé l' envahissement du monde par les Romains, n' existaient plus. Celles qui existaient encore avaient perdu leur active influence. Faut-il s' en étonner? Elles n' étaient plus en rapport avec le gouvernement et avec les mœurs.

Cette sagesse profonde et circonspecte, qui jadis était à-la-fois le secret et la force de l' État, cette constance habile, cette politique invariable, qui, pendant plusieurs siècles, dirigèrent un sénat dont les membres se renouvelaient, et dont l' esprit restait toujours le même, pouvaient-elles se retrouver dans des princes chargés, à eux seuls, d' une grande puissance, et incapables d' en supporter le fardeau? Princes souvent malheureux, et quelquefois méprisables, ils étaient réduits à se choisir des associés, et même à les accepter. Ces monarques précaires affaiblissaient l' autorité en la partageant; et, presque toujours, ce partage ne faisait que mêler les calamités de la guerre civile aux malheurs de la guerre étrangère.

D' ailleurs, le génie qui élève les empires par les hardiesses de l' ambition et par les infortunes de ses victimes, est si différent de celui qui maintient les états par la sagesse du gouvernement, et par la prospérité des citoyens!

Cet empire romain, constamment agrandi en attaquant les peuples et en les rejetant au loin, était enfin réduit à se défendre contre le reflux de ces mêmes peuples, qui de toutes parts envahissaient et franchissaient impunément ses frontières trop vastes, trop éloignées, trop dégarnies.

La translation du siége de l' empire dans une ville de Thrace ne livra-t-elle pas l' Occident aux invasions des hordes conquérantes, lorsqu' elle dépeupla Rome de nombreux citoyens qui, par leurs talents, leur rang, et leur ambition, eussent conservé plus entier le sentiment ou du moins le noble souvenir de la grandeur romaine?

Les habitants qui furent laissés dans les murs de l' antique cité, déshéritée alors de ses titres de capitale du monde et de ville éternelle, ne conservèrent pas longtemps cet esprit public, cet orgueil national, qui par fois tiennent lieu de vertu politique dans les pays où cette vertu n' est pas inspirée par de sages et heureuses institutions.

Les nombreux débordements des nations, qui, tour-à-tour et de différents côtés, inondèrent, ravagèrent plusieurs contrées de l' Europe, menaçaient la langue latine d' être ensevelie sous les débris de l' empire romain.

Mais, depuis moins d' un siècle, une révolution extraordinaire qui eut bientôt la plus grande influence sur les destinées des peuples et des rois, une révolution qui donna une direction nouvelle aux lettres, aux sciences et aux arts, préparait à la langue latine les moyens de maintenir sa durée et d' accroître son autorité.

Le même empereur qui conçut avec tant d' audace, et exécuta avec tant de promptitude le projet de changer le siége de l' empire, Constantin, arborant la croix, l' avait élevée avec lui sur le trône du monde.

Peu-à-peu le christianisme s' affermit; enfin il domina: et Rome, qui avait perdu l' avantage d' être la métropole de l' empire, parvint, par l' accroissement de sa puissance spirituelle, à l' avantage non moins précieux de rester la métropole de la religion.

Tandis que la langue grecque se dégradait à la cour des empereurs d' Orient, la langue latine, idiôme de la cour des papes, s' associant aux illustres succès de l' église catholique, devint l' interprète des décrets du ciel, et une seconde fois elle eut le droit de s' appeler universelle.

Ici se présente un phénomène historique, qui peut-être pas été assez remarqué.

A cette époque où la civilisation de tant de pays divers était sans cesse attaquée et presque détruite par les invasions des nations étrangères, la providence vint au secours des vaincus et sur-tout des vainqueurs; un nouveau genre de sociabilité remplaça le bienfait de la politique romaine: la religion chrétienne maintint ou rétablit la civilisation sur des principes invariables, sacrés, et indépendants de la politique de l' homme.

Ce mouvement général des esprits, qui, à diverses époques, forme et entretient entre les peuples une communication irrésistible de pensées et de sentiments, cette impulsion morale, qui, au XIIe siècle, produisit les croisades; au XIIIe, favorisa dans une grande partie de l' Europe

l' établissement du droit municipal; au XVIe, propagea les sectes religieuses; et qui, au siècle dernier (N. E. XVIII), a suscité et répandu l' esprit philosophique; ce desir d' améliorations, cet enthousiasme d' opinions et d' espérances, favorisaient, depuis quelque temps, les progrès de la religion chrétienne.

Quel bonheur pour les peuples, lorsque des conquérants effrénés s' humilièrent devant les pontifes d' une religion qui leur révélait un maître, à eux qui semblaient nés pour n' en connaître aucun, et un maître d' autant plus craint et vénéré, qu' il était toujours présent et toujours invisible!

Puissants médiateurs entre les peuples et les rois, souvent les évêques méritèrent le droit d' exercer leur auguste et honorable mission, et de dire impunément aux vainqueurs des nations, comme saint Remi à Clovis: Abaisse, fier Sicambre, abaisse ton col docile sous le joug religieux (1: Mitis depone colla, Sicamber; adora quod incendisti, incende quod adorasti. Greg. Tur. lib. II (où 11), c. 31).

Les maximes d' indulgence, de générosité, de bienveillance, que proclame et qu' exige l' évangile, inspirèrent quelquefois aux dominateurs des peuples, aux puissants, aux riches du siècle, une juste modération, et même des égards pour des hommes qui, dans l' ordre de la religion, redevenaient leurs égaux.

Les lois du christianisme protégeaient hautement la liberté civile; souvent les seigneurs laïques et les simples citoyens affranchirent leurs esclaves, dans le seul dessein de satisfaire aux devoirs de la charité chrétienne.

Les formules Angevines contiennent le modèle de l' acte de liberté, qui commence par ces mots:

"Par respect pour la divinité, et afin d' obtenir le salut éternel de mon ame, je te déclare libre.” (1: Noveris te pro divinitatis intuitu et animæ meæ remedium vel æterna retributione ad jucum servitudinis tibi absolvemus.)

Dans toutes les autres formules qui nous restent, ce sont encore des sentiments religieux qui motivent ces actes de libéralité.
(2: Recogitans pro Dei intuitu et pro animæ meæ redemptione. Formul. Bignon. I.
Præmium in futuro dominum sibi tribuere confidet. Formul. Lindenbrog. 91, 92, 94, 96.

Pro remissione peccatorum meorum. Ib. 93.

Ut aliquantulum de peccatis nostris minuere mereamur. Ib. 95. )

Un titre ancien offre ces expressions remarquables:

Puisque le fils de Dieu est venu nous affranchir de l' esclavage du péché, nous devons nous-mêmes affranchir les hommes de la servitude. Il nous a dit: délivrez, et vous serez délivrés; et à ses apôtres: vous êtes tous frères. Or, si nous le sommes, devons-nous retenir nos frères sous le joug de la servitude (3).”

(3: In nomine Dei patris omnipotentis ejusque filii unigeniti qui ad hoc incarnari voluit, ut eos qui sub peccati jugo detinebantur, in libertatem filiorum adoptaret. Quatenus et ipse nobis nostra peccata relaxare dignetur, sub nostræ jugo servitutis homines depressos relaxare decernimus. Ipse etenim dixit: dimittite et dimittetur vobis; et apostolis: omnes enim fratres estis. Ergo si fratres sumus, nullum ex fratribus, quasi ex debito., ad servitium cogere debemus, et iterum ipsa veritas testatur: Ne vocemini magistri... unde... hos servos et ancillas... ab omni jugo servitutis... absolvimus.

Archives de Conques. Mém. pour servir à l' hist. du Rouergue, par Bosc, t. 3, p. 183.)

L' Occident avait été envahi par différentes nations (1); mais, à travers le choc des opinions, des mœurs, des intérêts, et des vœux opposés, l' autorité de la religion assujettissait les chefs et les citoyens à l' usage de la langue latine.
(1: Vers 412, les Visigoths, partis des environs de Ravenne, traversant et occupant l' Italie et le midi des Gaules, parviennent et s' établissent jusque dans le nord de l' Espagne.

Avant 420, les Bourguignons, entrés par l' est dans les Gaules, s' emparent du pays auquel leur nom est resté, et s' étendent jusques à Lyon et à Vienne; et dix ans après, les Francs arrivent au nord des Gaules, sous la conduite de Clodion.)
Heureux lien de communication entre les nouveaux et les anciens habitants rapprochés par la civilisation religieuse, cette langue devint celle des gouvernements, parce qu' elle était l' idiôme de la cour papale, de la théologie, du culte, et des cloîtres.

Mais, dans ces circonstances difficiles, qui établissaient entre les vainqueurs et les vaincus des relations indispensables, les uns et les autres avaient-ils le moyen de connaître et d' observer les règles compliquées du langage qui leur devenait commun? Non, sans doute.
Il n' était plus ce temps où des écoles publiques, ouvertes et entretenues à grands frais dans les principales villes de l' Occident, transmettant le goût et la pureté des langues et des littératures grecques et latines, répandaient l' instruction et l' émulation dans toutes les classes de la société.

Le mélange de ces peuples qui renonçaient à leur idiôme grossier, et adoptaient l' idiôme des vaincus, par la nécessité d' entretenir les rapports religieux, civils et domestiques, ne pouvait qu' être funeste à la langue latine. La décadence fut rapide.

Du moins si les personnages puissants, qui exerçaient la suprématie spirituelle et temporelle, avaient consacré leurs moyens de persuasion et d' autorité à maintenir la pureté sévère du langage! Mais souvent ces personnages même donnèrent les exemples de la négligence et de la violation des règles.

J' en pourrais rapporter des preuves nombreuses; je me borne à l' époque du pontificat d' un pape justement célèbre, que l' église a mis au rang des saints, et à qui l' histoire a conservé le nom de Grand.

Grégoire Ier occupait la chaire de saint Pierre à la fin du VIe siècle; ce pontife affectait un suprême mépris pour la grammaire latine; voici comment il s' en explique dans une de ses lettres (1):

(1) Epistolæ tenor enunciat: non metacismi collisionem fugio, non barbarismi confusionem devito; hiatus motusque etiam et præpositionum casus servare contemno, quia indignum vehementer existimo ut verba cœlestis oraculi restringam sub regulis Donati; neque enim hæc ab ullis interpretibus in scripturæ sanctæ auctoritate servata sunt. S. Gregorii papæ vita, auctore Johanne Diacono, lib. 4, præf. ad lib. moral. deut. 16.

Grégoire Ier occupait la chaire de saint Pierre à la fin du VIe siècle

Je n' évite point les barbarismes; je dédaigne d' observer le régime des prépositions, etc., parce que je regarde comme une chose indigne, de soumettre les paroles de l' oracle céleste aux règles de Donat (1); et jamais aucun interprète de l' écriture sainte ne les a respectées."
(1: A la mort du pape Clément IX, on désignait le cardinal Bona pour son successeur; ce qui donna lieu de dire, papa bona sarebbe solecismo.
Le père Daugières, jésuite, réfuta cette plaisanterie par les vers suivants:

Grammaticæ leges plerumque ecclesia spernit;

Fortè erit ut liceat dicere papa Bona;

Vana solœcismi ne te conturbet imago:

Esset papa bonus, si Bona papa foret.)

Cet illustre pontife apprenant que Didier, évêque de Vienne, donnait des leçons de l' art connu alors sous le nom de grammaire, lui en fit de vifs reproches: (2: Hoc pervenit ad nos, quod sine verecundiâ memorare non possumus, fraternitatem tuam grammaticam quibusdam exponere. Quam rem ita molestè suscepimus, ac sumus vehementius aspernati, ut ea quæ prius dicta fuerant in gemitum et tristitiam verteremus. Quia in uno se ore cum Jovis laudibus Christi laudes non capiunt; et quam grave nefandumque sit canere quod nec laïco religioso conveniat... Quanto execrabile est hoc de sacerdote ipse considera... Nec vos nugis et sæcularibus enarrari... Litteris studere constiterit...
Ep. 54, lib. 11 S. Gregorii registri epistolarum.)

"Nous ne pouvons, écrivait-il, rappeler sans honte que votre fraternité explique la grammaire à quelques personnes; c'est ce que nous avons appris avec chagrin, et fortement blâme... Nous en avons gémi. Non, la même bouche ne peut exprimer les louanges de Jupiter et celles du Christ. Considérez combien, pour un prêtre, il est horrible et criminel d' expliquer en public des livres dont un laïque pieux ne devrait pas se permettre la lecture. Ne vous appliquez donc plus aux passe-temps et aux lettres du siècle.”

Le dédain pour la littérature latine, qu' exaltait encore la haine pour le paganisme, porta Grégoire-le-Grand à faire brûler tous les exemplaires de Tite-Live qu' il put découvrir. Saint Antonin raconte cette action comme honorable à la mémoire du pontife romain (1: De Gregorio magno dicit prædictus dominus Johannes dominus cardinalis quod omnes libros quos potuit habere Titi Livii comburi fecit, quare ibi multa narrantur de superstitionibus idolorum.

S. Antonin. Summ. p. 4, tit. 2, cap. 4, §. 3.)

Ce zèle, trop ardent sans doute, l' entraîna dans une erreur que j' appellerai celle de son siècle; mais quel nom donner au vœu du professeur de Louvain, Jean Hessels, qui s' écrie à ce sujet: "Heureux, si Dieu envoyait beaucoup de Grégoires!" (2: O utinam multos Gregorios mitteret Dominus! Verè etenim magnus Gregorius omnes libros quos potuit habere Titi Livii comburi jussit, quia plurima in eis continentur de superstitionibus idolorum. Antiqua quoque gentilium ædificia, quæcunque potuit, subvertit, ne essent reliquiæ et memoria idolorum, sicut etiam dominus Israelitis sæpiùs mandavit.

Joan. Hessels. Brevis et catholica decal. exposit., p. 68.)

Dirai-je que sous le pontificat de Zacharie, il se trouva tel prêtre qui ne savait pas assez de latin pour exprimer convenablement la formule essentielle au sacrement du baptême? Ce pape eut à prononcer sur la validité de ce sacrement conféré en ces termes:

Ego te baptiso in nomine patria et filia et spiritûs sancti."

Saint Boniface, évêque de Mayence, avait ordonné de baptiser de nouveau; le pape décida que le baptême était valable, si les paroles sacramentelles avaient été mal prononcées (1), par ignorance de la langue, et non par esprit d' hérésie.
(1: Retulerunt quippe quod fuerit in eâdem provinciâ sacerdos qui linguam latinam penitus ignorabat, et dum baptisaret, nesciens latini eloquii, infringens linguam, diceret: Baptiso te in nomine patria et filia et spiritus sancti; ac per hoc tua reverenda fraternitas consideravit rebaptisare.

Epist. 134 Zachar. rever. et sanct. frat. Bonifacio coepisc.)

Toutefois la décadence de l' idiôme latin eût été moins prompte et moins générale, si, dans les divers pays de la chrétienté, les princes, les grands, et les officiers civils avaient imité et répandu le style de la cour de Rome et de la plupart des chefs ecclésiastiques.

Pendant ces siècles d' ignorance et de barbarie, les décrets des conciles, les bulles et les lettres des papes, les écrits de quelques évêques, sont remarquables, si non par l' élégance, du moins par la correction. Mais quelle différence dans les chartes ou diplômes des rois, des comtes, des seigneurs, et dans les actes des magistrats laïques, etc. etc.!

Dès le sixième siècle, la langue latine était tombée dans un état de corruption peut-être irréparable. On en jugera par les détails suivants:

Indépendamment de la difficulté que présentent des mots barbares qu'on avait été obligé de latiniser, il s' était établi une transmutation des voyelles, presque toujours employées, les unes à la place des autres (1).
E au lieu d' I.
I au lieu d' E.
O au lieu d' U.
U au lieu d' O.

(1:
E pour I. I pour E. O pour U. U pour O.
Basileca Plinius Volomus Negutiante
Pagenam Ricto tramite Locrari Nuscetur
Facultatebus Possedire Aliquantolum Auturetate
Civetatis Quatinus Pecoliari Respunsis
Magnetudo Rigni nostri Noncopante Nus
Domebus Debirint Postolator Victuriae
Nomene Vinüs Miracola Spunsarum
Marteris Climenciae Volontatem Tempure
Oppedum Mercide Jobemus Denuscetur.
Charte de Clotaire II.
Charte de Dagobert I, de Clotaire II.
Charte de Dagobert I, de Clovis II.
Charte de Clovis II, de Clotaire II.
De pareilles fautes se rencontrent dans le petit nombre de monuments privés que l' Italie possède de ces temps anciens. Je me borne aux preuves que fournissent l' ouvrage de Maffei, intitulé: historia diplomatica, et celui de Marini, intitulé: papiri diplomatici.
Intrensicus Vindite Inordinatom Territuriis
Habeta Habis Eront Fedejussure
Vindetores Valinte Nomeratos Cumparatore
Possedetur Mercidis Jogale Neguciature

Les pièces d' où ces exemples ont été tirés portent la date du VIe siècle.

Si l' Espagne avait aussi conservé des monuments particuliers de cette époque, (N. E. algún papelico quemaron los franceses en las guerras) nous y trouverions de semblables transmutations de voyelles.
J' en citerai pour preuve le style d' Alvar, évêque de Cordoue, qui écrivait vers 850.

Flórez, España Sagrada, t. 11 (où 2), p. 56, relève dans cet auteur:
Intellege. Respondis Infola Rustra.

Baselica. Fulgit Fateator

En ouvrant au hasard les recueils qui contiennent les diplômes, chartes, et écrits de cette époque, nous sommes étonnés de ces changements continuels, qui altéraient et corrompaient la langue latine d' autant plus rapidement, qu' ils n' étaient soumis à aucune règle d' analogie, ni même à aucun principe de convention.

Ce qui augmentait encore la difficulté de comprendre et de parler cette langue, c'était la violation presque continuelle des différentes règles de la grammaire.

Les prépositions étaient employées très souvent avec un régime arbitraire. (1: J' ai choisi dans le premier volume du recueil diplomata chart. ad res francicas spectantia, contenant les pièces de l' époque de la première race de nos rois, les exemples qui n' ont point d' indication.

Ceux qui sont marqués Ital. ont été pris dans l' Istor. Dipl. et dans les Papiri Dipl. précédemment cités.

Et ceux qui sont marqués Esp. ont été pris dans l' España Sagrada et dans les Memorias de la real academia de la historia.
A me... autores et pro autores. Ital.
A titulum dotalem et tutellariom alienas. Ital.
A vos. Esp.

Ab hodiernum die.
Ab aerem alienum alienas esse. Ital.
Ab originem... ab eumdem emptorem. Ital.
Ab eumdem Salomonem. Esp.

Absque praejudicium.
Absque repetitionem.
Absque ullo dolo aut vim, circumventionem.

Ad legetema aetati pervenire.
Ad die presente.
Ad fisco nostro.

Ad nos faciendi tutorem. Ital.
Ad instauratione. Ital.
Ad ipso rio. Esp.
Ad sancta Maria. Esp.
Ad isto presente igne. Esp.

Adversus inlustris Deo sacrata
Agantrude filia.
apostolico viro.
Adversus sancta praedicta ecclesia.

Ante bonis hominibus.
Ante venerabile vir.
Ante balneo et orto. Ital.
Ante sancto Stephano. Esp.

Apud ipso Chrotchario.

Circa animus meus.
Circa ipsa basilica... vel nostro palatio.
Contra parentis meus.
Contra hoc voluntate meam.
Contra cujuslibet hominum.
Contra justicia. Ital.
Contra tribus. Esp.
Contra Hoste barbaro. Esp.
Contra ipso Pseudo-propheta. Esp.

Cum omnes res ad se pertinentes.
Cum sequentes tantus.
Cum easdem. Ital.
Cum censum. Ital.
Cum pectus inscium. Esp.
Cum judices suos. Esp.

De ipsos teloneos vel navigeos portaticos.
De quam praefatam portionem.
De quas … dictas sex uncias. Ital.
De quod... Esp.
De ipsam. Esp.
De humiles vestros. Esp.

Erga nostris partibus.

Ex omnia medietatem.
Ex fundi. Ital.
Ex successionem. Ital.
Ex ipsam. Esp.
Ex fidelium nostrorum. Esp.

Inter varacione et alio rio.
Inter ipso Friulso suisque heredebus.

In turmentas fui.
In dei nomen.
In duorum fundorum. Ital.
In urbem Toletanam facta constitutio. Esp.

Infra istis terminis.
Infra pago parisiaco.
Infra Confinio. Esp.
Infra valle. Esp.

Intra comitatu nostro. Esp.

Juxta villa Fornolus.

Per locis descriptis et designatis.
Per mandato suo.
Per quolibet contractu. Ital.
Per toto orbe. Esp.
Per arte. Esp.

Post temporibus.
Post roboratione testium. Ital.
Pro panem.
Pro omnis causationis suas.
Pro supradictas sex uncias. Ital.
Pro solemnem traditionem. Ital.
Pro mercedem animae meae. Esp.
Pro unionem. Esp.
Pro vos sacrificium Deo offerant. Esp.

Propter amorem Dei et vita aeterna.

Secundum legum ordine. Ital.

Sine praemium.
Sine ullius inquietudinis.
Sine cujuslibet judicis auctoritatem. Ital.
Sine rixas Esp. ord. D' Alboacem.

Sub duplariae rei. Ital.

Usque rio.
Usque memorato loco.

Versus villa Fornulus.
Versus palude.

On violait grossièrement la règle qui soumet l' adjectif à prendre le nombre, le genre, et le cas du substantif auquel il se rapporte (1).
Quelquefois le sujet n' était pas mis au nominatif (2).
(1: Je fais la même observation qu' à la note précédente:

Cum domibus et vineis ad se pertinentes.

Seu reliqua facultatem vel villas illas quod nuscuntur pervenisse.

Vinea quem colit.

Villas illas quod.

Per alio latus.

Cum omni integritate vel soliditate sua in se aspicientem et pertinentem.

Pro benevolentiâ qui erga vos habeo.

Pretium... adnumeratus et traditus vidi. Ital.

Casa qui appellatur. Ital.

De res quod. Ital.

In omnes mansionarios essentibus et introeuntibus. Ital.

De alios testes cujus signacula. Ital.

Tu vero exempla illud dirige. Esp.

Si potuisset habere talem testimonia qui. Esp.

Ad ipso heresiarcham Albini magistro. Esp.
Ipsas monachas vel earum abbate debeant possidere.

Dum illas ibidem... regulariter vivere videntur.

Quod si suprascriptas quatuor uncias inquietati fuerint vel evictæ. Ital. Quas vero sex uncias distractas sunt. Ital.


(2) Les exemples suivants sont encore puisés dans les mêmes ouvrages:

Si aliquas causas adversus istud monasterium ortas fuerint.

Per illos mansos unde operas carrarias exeunt.


On n' observait pas plus exactement les régimes des verbes et des noms (1).

Il en était de même de la règle qui exige l' ablatif, soit comme absolu, soit comme désignant le temps et le lieu (2).

(1) Les mêmes ouvrages fournissent encore ces exemples.

Dono tibi canna argentea valente plus minus solidos XXV.

Dono tibi caneo argenteo.
Dedit... porcione sua de villa... et alio locello.
Acceperunt tertia tabula quod est.
Liceat ipso abbate Daumero et successores ejus atque congregatione eorum.
Ubi nepte mea instituemus abbatissam.
Licentiam nostram habeant faciendum.
Signaculo manus nostris noscimur adfirmase.
Pro redemptione animas nostras.
Signum Bartelmo viro... testis.
Rigni domno Clodoveo.
Ut praeceptio glorissimo domno Dagoberto... edocet.
Valente solido uno. Ital.
Me tamen cognoscite ingressus fuisse. Esp.
Hanc carta elemosinaria mandavi scribere. Esp.
Ego eam teneo ipsa villa. Esp.
Viderunt Aylone amita Witiscli ipsa villa settereto tenente et dominante. Esp.

Habeat potestatem hoc peragendum. Esp.

Eleemosina domini nostri Ludovici et proles ejus. Esp.

Bona intentione monstrant mihi e faciunt Saracenis bona acolhenza.

Esp. Ord. d' Alboacem.

(2) Même observation que les précédentes.

Consignamus tibi... omnes res nostras... illas exceptas quas ecclesiæ legavimus et illas quas...

Unde et ipsas confirmationes relectas et percursas, inventum est...
Datum mensis aprilis dies octo, annum secundum regni nostri.

Datum Morlacas, mensis martius dies decem.

Me præsentem subscribsit. Ital.

Spontanea voluntates nullus penitus quogentem aut suadentem... donamus. Ital.

Excepto manicipiis. Ital.

Teste Domnus. Esp.

Regnante... in episcopatu domnus Ferriolus. Esp.

Mais qu' est-il nécessaire d' accumuler les preuves de la dégradation du style alors employé par la plupart des personnes qui écrivaient en latin? Les auteurs contemporains l' ont généralement attestée; les auteurs postérieurs l' ont unanimement reconnue.

Grégoire de tours, dans la préface de son ouvrage De la gloire des confesseurs, craint qu'on ne reproche à sa diction ces sortes de fautes, et qu'on ne lui dise: “Trop souvent vous mettez le féminin à la place du masculin, le neutre à la place du féminin, et le masculin à celle du neutre. Intervertissant le régime des prépositions, vous faites gouverner l' accusatif à celles qui gouvernent l' ablatif, ou vous substituez l' ablatif à l' accusatif.” (1: Sæpius pro masculinis foeminea, pro fœminis neutra, et pro neutris masculina commutas; ipsasque præpositiones loco debito plerumque non locas, nam pro ablativis accusativa et rursum pro accusativis ablativa ponis.)

Avons-nous à prononcer sur la falsification des titres de cette époque reculée! La transmutation des voyelles, la rudesse des locutions, la violation des règles grammaticales, la rouille du style, deviennent autant de présomptions et d' arguments en faveur de la sincérité des actes
(1: Diplomatum barbaries eorumdem sinceritatem prodit. Fontanini; Vindic. antiq. diplomat. lib. I, cap. 10.)

Le célèbre Jérôme Bignon, publiant la première édition des formules de Marculfe, avait, par d' indiscrètes corrections, altéré la barbarie du manuscrit: on a su gré au docte Baluze d' avoir rétabli les fautes du texte original.

Un savant espagnol, s' expliquant sur les écrits d' Élipand, archevêque de Tolède, qui vivait dans le VIII° siècle, reconnaît que, depuis long-temps, on faisait un emploi tout-à-fait arbitraire des diverses désinences qu' imposent à chaque cas les règles des déclinaisons latines (2: Optimè scis Elipandi tempore latinam linguam in vernaculam quâ nunc Hispani utimur, in magnâ sui parte, degenerasse; nomina latina casus habentia eos amittebant. Greg. Majansius (N. E. Gregorio Mayans y Siscar) ad D. Frobenium.)

Dans une telle dégradation du langage, comment pouvait-on désigner et reconnaître les rapports grammaticaux que les noms doivent nécessairement avoir entre eux? Comment distinguer les sujets des régimes, et les régimes directs des régimes indirects?

Cet instinct habile et persévérant qui, lors de la formation des langues, conduisit à tant d' heureux résultats, employa encore son étonnante industrie.

Pour exprimer les rapports des noms, on eut d' abord recours à l' emploi des prépositions De et ad.

Au lieu du génitif, qu'on ne savait plus indiquer par la désinence du cas latin, on employait la préposition DE; au lieu du datif, la préposition AD; et, à la faveur de ces signes, on donnait le plus souvent des désinences arbitraires aux noms qu' ils précédaient.

Quelles que fussent ces désinences, la préposition DE faisait reconnaître un rapport, une fonction de génitif (1).

Et la préposition AD faisait reconnaître un rapport, une fonction de datif (2).

(1) Exemples de l' emploi de la préposition DE.

Partem meam DE prato... Medietas DE terra... In concambio DE homene. Episcopos DE regna nostra, tam DE Niuster quam DE Burgundia... Mercatum DE omnes negociantes... Pagenses DE alias civitates... Cum pagena DE silva DE foreste nostra... Jugera De terra aratoria... Terminus ergo DE nostra donatione... Aliquid de res proprius juris nostri... Quarrada DE melle... Alecus DE suis propinquis. Diplom. etc. ad res francicas spectantia.

Donationis DE omnia immobilia prædia... De quam portionem reteneo mihi usufructu... Breve DE diversis species... Notitia DE res... De quas sex uncias principales vendetor usufructum retenuit... De donatione memoriam reducere curavi... Tertiam portionem DE successione... Voluntatem DE faciendo Flaviano speciali tutorem... Ital.

Decimas DE omnes adjacentias et territorio suo et fines... Spelunca De ipsa valle... Per beneficio DE seniore meo... Congregatio DE ipso monasterio. Esp.

(2) Exemples de l' emploi de la préposition AD:

AD clero vel pauperes incommoda generetur... Valentem AD æstimationem solidos C... Præceptio AD viro illustri data... AD parte conjuge suæ... Quidquid AD ipso monasteriolo, tam AD ipso abbate... Quam et AD Deo, fuit aut fuerit additum... Diplom., etc. ad res francicas spectantia.

Ei AD quem ea res erit... Præceptorum AD me datorum... AD omnia consensi... qui tenet stationem AD domo... AD libertos meos quam ad alios vel AD pauperes dandum deliberavi. Ital.

AD domum S. Saturnini cænobii dono... Dedit AD ipso nepote... Dedit eam AD beneficio AD Isarno... facere donationem AD fratres et servos Dei. Esp.

L' emploi auxiliaire des prépositions DE et AD est très fréquent dans les chartes, diplômes, et autres actes des VIe, VIIe, VIIIe, IXe, et Xe siècles. Il ajoute un nouveau caractère de dégradation à la langue latine, déja méconnaissable par la violation de la plupart des règles grammaticales.

Les rédacteurs de ces écrits s' étaient nécessairement préparés à l' exercice de leurs fonctions par une étude plus ou moins approfondie de ces règles; et tel est leur style! Quelle idée nous ferons-nous du langage des personnes illettrées? Ai-je besoin de prouver que ce langage ne pouvait être qu' un jargon barbare et inintelligible? Doutera-t-on que sa barbarie même n' ait forcé ceux qui le parlaient à chercher des moyens moins compliqués, plus faciles, plus clairs, pour exprimer leurs sentiments, et communiquer leurs pensées?

L' évidence morale supplée ici à l' absence des preuves matérielles.

Lorsque, par l' effet de toutes ces innovations qui avaient détruit les anciennes règles, la désinence des différents cas fut devenue presque arbitraire, et que le sens attaché aux noms ne dépendit plus de la différence du signe qui les terminait, il n' y eut qu' un pas à faire pour donner à cette licence grammaticale une sorte de régularité.

Ces diverses terminaisons n' étant plus indispensables pour l' intelligence du sens, il n' y avait qu' à les supprimer, et c'est ce qui fut exécuté adroitement. On retrancha des substantifs latins toutes leurs désinences caractéristiques, et il ne fut plus nécessaire de connaître, ni d' observer les règles des déclinaisons.

Cette opération qui rendait le substantif et l' adjectif indéclinables pour les cas, s' établit et se maintint sur les principes d' une analogie constante et invariable.

Formation des substantifs.

Je place au premier rang des substantifs de la nouvelle langue, ceux qui furent formés de l' accusatif latin, en supprimant sa désinence caractéristique.

Abbat em Generositat em Obscuritat em
Accident em Gent em Occident em
Art em Gland em Parent em
Benignitat em Habilitat em Pietat em
Bov em Habitant em Part em
Caritat em Immensitat em Pont em
Carn em Infant em Qualitat em
Cohort em Instant em Rapiditat em
Deitat em Lact em Salut em
Dot em Libertat em Sanctitat em
Duc em Majestat em Serpent em
Elephant em Mont em Sort em
Aeternitat em Mort em Trinitat em
Facultat em Nativitat em Torrent em
Flor em Nepot em Utilitat em
Font em Niv em Veritat em
Fraud em Noct em Virtut em
(1: Je crois utile d' ajouter à ce tableau les substantifs suivants, formés également d' un cas latin, autre que le nominatif qui est en AS, ENS, ONS: Activitat, Ambiguitat, Assiduitat, Captivitat, Adolescent, Amenitat, Austeritat, Castitat, Adversitat, Antiquitat, Aviditat, Celebritat, Affinitat, Ariditat, Brutalitat, Celeritat, Comandita, Humidifica, Necessitat, Singularitat, Conformitat, Immobilitat, Nuditat, Sobrietat, Continent, Immortalitat, Nullitat, Societat, Credulitat, Impartialitat, Orient, Solemnitat, Curiositat, Importunitat, Opportunitat, Soliditat, Dent, Impossibilitat, Paternitat, Stabilitat, Dexteritat, Impunitat, Perpetuitat, Sterilitat, Difficultat, Incapacitat, Perversitat, Stupiditat, Difformitat, Incivilitat, Pluralitat, Suavitat, Dignitat, Incommoditat, Ponent, Subtilitat, Diversitat, Incredibilitat, Popularitat, Surditat, Divinitat, Indignitat, Possibilitat, Temeritat, Docilitat, Indocilitat, Posteritat, Timiditat, Enormitat, Infinitat, Prioritat, Tranquillitat, Aequitat, Infirmitat, Probitat, Trident, Extremitat, Ingenuitat, Prodigalitat, Unanimitat, Facilitat, Inhumanitat, Proprietat, Unitat, Falsitat, Iniquitat, Proximitat, Universalitat, Familiaritat, Integritat, Pubertat, Universitat, Fecunditat, Inutilitat, Publicitat, Urbanitat, Felicitat, Invisibilitat, Pudicitat, Validitat, Ferocitat, Irregularitat, Quantitat, Vanitat, Fertilitat, Latinitat, Quotitat, Velocitat, Fidelitat, Legalitat, Regularitat, Venalitat, Fragilitat, Liberalitat, Rigiditat, Veracitat, Fraternitat, Loquacitat, Rusticitat, Viduitat, Frugalitat, Majoritat, Sagacitat, Vivacitat, Front, Malignitat, Salubritat, Voluntat, Generalitat, Maternitat, Sanctitat, Voluptat, Hereditat, Maturitat, Securitat, Voracitat, Hilaritat, Mediocritat, Serenitat, Hospitalitat, Minoritat, Severitat, Hostilitat, Moralitat, Simplicitat, Humanitat, Mortalitat, Sinceritat, etc. etc.)

Avec les substantifs empruntés à la langue latine par la suppression de la désinence des accusatifs, il faut comprendre aussi ceux que la nouvelle langue dériva des noms latins terminés en IO (1), dont l' accusatif ION EM, quittant la finale EM, a fourni tant de noms en ION.
(1: Et même quelques-uns en O, tels que aquilon em, capon em, centon em, triton em, baron em, carbon em, salmon em, etc. etc.
Je ne rapporterai point les substantifs ainsi formés.
Depuis Abdication em jusqu' à Vocation em tous ont été soumis à la même règle d' analogie.

Après cette première classe de substantifs, je placerai ceux qui ont été vraisemblablement formés en retranchant la désinence de l' accusatif ou du nominatif, l' une et l' autre suppression offrant le même résultat.
Aur um, instrument um, riv us, ban nus, joc us, sac cus, chor us, lup us, tect um, dol us, mur us, us us, exil ium, nas us, vers us, fraen um, odorat us, Zephyr us, gaud ium, paradis us, hom o, quart um, etc. etc. (2: Le tableau suivant pourrait contenir beaucoup plus d' exemples:

Abus us, an us, brach ium, cerv us, ablativ us, appetit us, camp us, clav is, accent us, apparat us, canal is, col lum, acces sus, april is, can is, coel um, accusativ us, aquaeduct us, candidat us, consulat us, advocat us, arc us, cant us, corn u, adversari us, argent um, capellan us, crin is, agnel lus, argument um, captiv us, damn um, aliment um, asyl um, castel lum, dativ us, amic us, basilic us, cas us, deces sus, annel lus, benefici um, cens us, decret um, delict um, inventari um, pan is, sanctuari um, detriment um, jug um, parricidi um, sang uis, don um, lac us, part us, sarment um, edict um, laq ueus, pas sus, satan us, aedifici um, lard um, patron us, secret um, effect us, legatari us, pel lis, senat us , element um, librari us, pin us, sens us, emissari us, lapidari us, planct us, serv us, emolument um, loc us, plumb um, silenti um, exces sus, lum en, pol us, sol um, fac ies, luminar e, pontificat us, son us, fact um, mal um, porc us, sortilegi um, fam is, malefici um, port us, statut um, ferment um, magistrat us, prat um, styl us, fer rum, mandatari us, praefect us, succes sus, fil um, man us, praejudici um, suc cus, fin is, mantel lum, praesagi um, suffragi um, flum en, mar e, praetext us, supplici um, foc us, marit us, precari um, territori um, franc us, mercenari us, pretori um, testament um, fragment um, metal lum, privilegi um, tom us, fruct us, mod us, proces sus, ton us, frument um, monasteri um, progres sus, tribut um, fum us, monument um, psalm us, triumph us, fund us, mund us, pugilat us, trunc us, fust is, mysteri um, punct um, tumult us, gran um, nard us, quint us, tyran nus, glori a, nav is, quintal e, univers us, gel u, negoti um, ram us, urs us, genitiv us, nerv us, rapt us, val lis, gurg es, nod us, refectori um, vas um, gust us, nom en, refugi um, vent us, habit us, notari us, repertori um, victori a, histori a, object us, ris us, vin um, hospici um, offici um, rudiment um, vis us, indici um, oratori um, sabbat um, viti um, interdict um, ornament um, sacrament um, zel us, intestin um, pact um, salt us.)

Quand la suppression de la désinence laissait à la fin du mot deux ou plusieurs consonnes, dont la prononciation ne rendait plus le son plein qu' exige l' euphonie, une voyelle finale fut ajoutée à ces consonnes:
Ainsi, arbitrum produisit arbitre, (arbitr – um – arbitr – e - arbitre)
(1: De même:
Candelabre – candelabrum – um + e, lucre, ministre, simulacre, exemple, lustre, quadruple, spectre, libre, monstre, sepulchre, temple.
J' aurai occasion de faire remarquer, dans le cours de cet ouvrage, qu' il existe encore aujourd'hui des patois qui n' ajoutent pas cette voyelle finale.)

Quelquefois des noms furent formés par la seule soustraction des voyelles intérieures,

Corpus, tempus, corps, temps.

D' autres changèrent en Y le G final, qui, après la suppression de la désinence, les eût terminés trop durement.
Legem, regem, (leg em : y, reg em : y) ley, rey.

Enfin, par une soustraction intérieure combinée avec la suppression de la désinence et son remplacement par la voyelle finale, furent formés les noms tels que Articulus, (-us, articul) article, Oraculum (-um, oracul), oracle, Arborem (-em, arbr + e) arbre, etc. etc.
(2: De là:

Miracul um, obstacul um, receptacul um, saecul um, spectacul um, tabernacul um, avuncul us.
Et les féminins en A, tels que
Fabula, regula, tabula, ungula, etc. etc.)

L' euphonie fit aussi supprimer les consonnes intérieures qui auraient rendu trop rude la prononciation des noms tels que
Fratre m, Matre m, Patre m, (N. E. Frater, Mater, Pater)
qui furent remplacés par
Frare, Mare, Pare.

Une autre classe de substantifs se compose de ceux qui par leur identité avec le nominatif latin, paraissent avoir été fournis par ce nominatif même.

Presque tous les substantifs en A: rosa, porta, terra.
Quelques-uns en AL animal, sal.
En AR: Caesar, nectar.
En EL: Fel, mel... En OL: sol.
Ceux en OR: Amor, furor, vapor.
En UL et en UR: Consul, murmur.
En US: Jus, hiatus.

Cependant la plupart de ces substantifs furent peut-être dérivés de l' accusatif latin, lorsqu' il était le même ou qu' il devenait le même par la suppression de la désinence. Ainsi le singulier Rosa serait venu de l' accusatif Rosam. Ce qui permettrait de le penser, c'est que le pluriel Rosas n' a pu être emprunté que de l' accusatif Rosas.

Cette observation s' applique à tous les noms féminins en A.

Formation des adjectifs.
Les mêmes règles dirigèrent leur formation:
Assidu us, baptismal is, clar us, delicat us, evident em, fort is, glorios us, human us, infect us, just us, long us, mut us, nud us, obscur us, prompt us, qual is, rustic us, sanct us, tumultuari us, un us, vil is.
(2. N. E. No hay nota al pie)

(1) En voici un tableau qui pourrait être plus considérable:
Abject us, absent em, agil is, amar us, annal is, ardent em, ardu us, arrogant em, bel lus, excellent em, lent us, plen us, bon us, exigu us, liberal is, poenal is, boreal is, extravagant em, litteral is, present em, brev is, facil is, local is, prudent em, caduc us, fals us, long us, pudibund us, capital is, fat uus, lontan us, pur us, captiv us, fecund us, lustral is, quant us, cardinal is, feminin us, major, quotidian us, central is, fertil is, maculin us, rauc us, clement em, fidel is, martial is, recent em, circumspect us, frequent em, minor, ridicul us, civil is, furios us, moral is, rud is, commun is, futur us, municipal is, san us, conjugal is, generos us, mut us, secret us, content us, grand is, mystic us, servil is, contigu us, gratios us, natal is, sinistr um, contrit us, gratuit us, nativ us, suav is, constant em, grav is, negativ us, subit us, correct us, habil is, nov us, subtil is, decent em, heroic us, novel lus, succulent us, desert us, honest us, nubil is, suspect us, dextr um, humil is, nul lus, surd us, diligent em, indulgent em, nuptial is, tal is, direct us, ingrat us, odorant em, tot us, discret us, innocent em, officios us, tranquil lus, disert us, inquiet us, opportun us, triumphal is, distant em, intelligent em, opulent em, util is, divers us, intemperant em, oratori us, urgent em, divin us, inusitat us, ordinari us, van us, docil is, inutil is, oriental is, venal is, doctoral is, judiciari us, par, violent us, dotal is, juridic us, pastoral is, viril is, dur us, lasciv us, pervers us, viv us, eloquent em, latin us, pestilent em, vulgar is, elegant em, larg us, petulant em, eminent em, legal is, plan us.

Parmi les adjectifs de la nouvelle langue, il faut compter, sans aucune exception, tous les adjectifs verbaux formés des participes présents et passés.

Amant em, Amat um, etc. etc.

Il y eut aussi, dans la formation de quelques adjectifs, des soustractions d' une voyelle intérieure, comme dans les noms terminés en Ibilis.

Divisibil is, Eligibil is, Flexibil is, Terribil is, Horribil is, Visibil is, etc.

Telle fut en général l' origine et la formation des noms substantifs et adjectifs de la langue romane.

J' en ai exposé la théorie; il me reste à la confirmer par des exemples.

Je les choisis dans les divers monuments de cette langue, depuis le commencement du VIIe siècle jusqu' à l' an 1000.

Exemples de l' emploi des substantifs romans.

Je ne m' arrêterai point sur les différents substantifs romans qui se trouvent dans le serment de 842, tels que Amur, Deo, Deus, Fradre, Om, Plaid, Sagrament, Salvament, etc.; je citerai des exemples qui n' aient pas encore été remarqués.

Rio venant de Rivus, ruisseau, se trouve employé en France dès 631 (1), en Italie dès 776 (2), et en Espagne, aux années 781 (3), 888 (4), et 922 (5).

Gurg, de gurges, gouffre, est employé dans un titre de l' église d' Urgel /(6), en 832.

Feu, de feudum, fief, se trouve dans un acte de 935 (7).
Mas, de mansus, certaine contenance de terre, se rencontre plusieurs fois dans un titre de 935 (8).

Castel, de castellum, château,

Dam, de damnum, dommage,

Dreit, de directum, droit,

Merce, de merces, salaire,

Postad, de potestatem, pouvoir, sont dans les titres de l' an 960 (9).

Jornal, de diurnale, mot de la basse latinité (10), signifiant quelquefois journée de travail, se remarque trois fois dans un monument de 964 (11).

(1) Per ipso fluvio usque RIO quæ est... Per memorato RIO... Et alio RIO. Diplom. ad res francicas spect. t. I, chart. 73.

(2) A levante RIO qui currit... A tramuntante RIO russo usque silva majore... In loco ubi nuncupatur Rio Porto. Muratori Dissert. 21 et 32. (3) Voyez page 48, note 2.

(4) In valle quæ nuncupant Rio Pullo. In Rio Mexanos; Marc. Hispan.
(N. E. Ripoll, )
(5) In caput de Rio. España Sagrada, t. 18.

(6) Vadit in Gurg Cabellar. Marca Hispanica.

(7) Usque in finem Tarni ad alode et a feu. Memoires pour l' hist. du Rouergue, par Bosc.

(8) Testament d' Amblard, seigneur du Rouergue. Hist. des évêques de Rodez, Ms. par Bonald.

(9) Ms. de Colbert.

(10) On le trouve dans les Capitulaires.

(11) Exeminam unam de vino et Jornals novem ad ipsas vineas et Jornals duos ad messes colligendas. Et Jornals duos ad ipsa era. Marc. Hispan.

Cart, de quartum, quart,

Fabriga, de fabrica, fabrique,

Pont, de pontem, pont, se lisent dans un titre de 987, hist. du Languedoc pr. t. 2. Ce même titre offre Alo, Aripin, Blat, substantifs de la langue romane, que la basse latinité exprimait par les mots d' alodem, aleu, d' agripenus, arpent, et de bladum, bled.
Val, de vallis, vallée, vallon (1), se trouve dans un titre de 988.

Dans le poëme sur Boece, il n' est presque aucun nom qui ne soit exactement formé selon l' analogie reconnue; je citerai entre autres:
Aur, enfant, perjuri, cap, essemple, rei, caritat, jovent, sang, clau, largetat, valor, decepcio, libre, vertut, domna, mort, vis (2).
(1) In ipsa Serra de Val de Bactors. Marc. Hispan.

(2: Amor, emperador, mort, salvament, auma (o anma), emperi, musa, sapientia, cant, fam, nom, Satan, causa, fog, ome, scala, cel, lei, paluz, sermo, claritat, licentia, part, significatio, cor, luna, passio, terra, creator, luxuriapeccador, torment, Deu, Majestat, pel, veritat, diable, mandament, redemcio, vertut, doctor, mar, sacrament, vita.

Exemples de l' emploi des adjectifs romans.

On lit dans le serment de 842:

Christian, commun, Cadhun, nul.

Les titres de 960 et 987, déja cités, offrent:

Tot, nul, quant, meg.

Et le poëme de Boece:
Bel, ferm, menut, clar, gran, par, corporal, grav, sord, dextre, jove, temporal, dreit, long, semestre, fals, mal aptes (1: Malade, de male aptus.), viv (: viu).

Cette opération grammaticale fut si exactement et si généralement soumise aux règles de l' analogie, que, par la seule théorie, on devinerait la forme des noms romans, toutes les fois qu' ils ont été dérivés de noms latins.

Les mêmes principes furent appliqués aux substantifs et aux adjectifs, lorsque le nouvel idiôme prit seulement leur racine dans le latin, et à ceux même qu' il emprunta des langues étrangères: les formes et les terminaisons de ces noms n' ont aucun caractère qui les distingue essentiellement du reste des noms romans.

Séduits par la conformité que les désinences en O et en E de l' ablatif latin offrent avec les désinences de la plupart des noms italiens et espagnols, quelques philologues ont prétendu que l' ablatif latin avait fourni directement les substantifs et les adjectifs de la langue italienne et de la langue espagnole.

Mais comment les ablatifs Cantu, Fructu, Virtute, Veritate, Febri, Navi, Tempore, Frigore, Viridi, Forti, Celebri, Salubri, etc. auraient-ils produit les noms italiens et espagnols Canto, Fruto et Frutto, Virtu et Virtud, Verita et Verdad, Febbre et Fiebre, Nave et Navío, Tempo et Tiempo, Freddo et Frío, Verde, Forte et Fuerte, Celebre, Salubre, et tant d' autres semblables?

Ces philologues n' avaient considéré que les rapports de l' idiôme de leur pays avec la langue latine. Ignorant que la langue romane intermédiaire avait dit: Cant, Fruct, Virtut, Veritat, Febre, Nav (: nau), Temps, Freg,

Verd, Fort, Celebre, Salubre, comment auraient-ils reconnu que chacun des idiômes qui continuèrent la langue romane avait ajouté au mot roman la modification et la désinence le plus convenables aux peuples qui devaient le prononcer, et que si les Espagnols ont conservé le mot roman Pan de Panem, les Italiens y ont ajouté la désinence E, qui a produit Pane, tandis que les Français, modifiant avec l' I la prononciation de l' A qui précède la consonne finale, ont fait Pain; et les Portugais, selon leur usage, changeant l' N en M, ont dit Pam, ou terminant le mot en O, et supprimant l' M devenu intérieur, ont dit Paõ (1)?

(1) Je pourrais rapporter ici beaucoup d' exemples semblables, mais je n' anticiperai point sur les rapprochements et les comparaisons que j' aurai occasion de faire des différents idiômes qui ont continué la langue romane primitive.

Une observation me semble décisive pour nous convaincre que les noms romans ont été formés du nominatif, et principalement de l' accusatif des Latins. Par ce systême, toutes les difficultés s' expliquent, tandis que les autres cas, tels que le génitif et l' ablatif, n' offrent pas le même avantage.

En effet, d' où seraient venus les relatifs QUE M et QUI, les substantifs REM et RES, DEU M et DEUS, etc.?

Au reste, la solution de cette question particulière ne change rien au fait certain et démontré, que la suppression des désinences des cas, ou l' emprunt entier des mots latins, a produit presque tous les substantifs et adjectifs de la langue romane primitive.

Mais, lorsque les substantifs et les adjectifs eurent été affranchis des terminaisons qui caractérisaient les cas latins, le seul emploi des prépositions DE et AD pouvait-il suppléer à l' absence des signes qui spécifiaient ces cas?

Non, sans doute; cet emploi n' était pas assez fréquent; aussi, quand il n' avait pas lieu, les substantifs ne pouvaient être que difficilement reconnus.

La nécessité suggéra une nouvelle ressource. Des documents nombreux attestent, d' une manière incontestable, que les pronoms ILLE et IPSE étaient employés auxiliairement dans la langue latine corrompue, et désignaient, comme substantifs, les mots au-devant desquels ils étaient placés; en voici des exemples:

VIe siècle: "Calices argenteos IV... ILLE medianus valet solidos XXX...
Et ILLE quartus valet solidos XIII.”
An 552. Test. Aredii Diplom. chart. t. I.

Super fluvium Bria, in quo cadit quidam rivulus qui IPSAS determinat terras, et pergit IPSUS finis... Per IPSAM vallem et rivolum vadit."

An 528. Dipl. CHILDEBERTI I. Diplom. chart. t. I.
(N. E. Ses illes; ipsas terras : sas terras : ses terres)

VIIe siècle (1): "ILLI Saxones... Persolvant de ILLOS navigios... Ut ILLI negociatores de Longobardia sive Hispania et de Provincia et de alias regiones."

An 629. Dipl. Dagoberti I, Dipl. chart. t. I.

IPSUM monasterium... Vastatum est, et omnes res quas IPSI monachi habebant cum IPSIS chartis deportata." An 663. Dipl. chart. t. I.

VIIIe siècle (2): "Dono... præter ILLAS vineas, quomodo ILLE rivulus currit... Totum ILLUM clausum.

An 721. Diplom. chart. t. I.

(1) Les exemples de ce siècle me paraissent les plus décisifs, soit à cause du nombre, soit à cause de l' époque:

ILLE judex metuendus... Cum eo ponat judicium per ILLUM judicii tremendum diem... Unde ILLE rex celestis pro nobis retributor existat. An 615. Test. Bertrandi. Dipl. chart. t. I.

Si autem dux exercitum ordinaverit et in ILLO fisco aliquid furaverit... ILLE minimus digitus ita solvetur ut pollex... ILLI autem alii articuli si abscissi fuerint... Si quis alteri oculum ruperit et ILLE pupillus intus restitit... Si occisus fuerit episcopus, sicut et ILLUM ducem ita eum solvat... Fugit ille qui occidit et ILLI pares sequuntur... ILLA pecunia post mortem mulieris retro nunquam revertatur, sed ILLE sequens maritus aut filii ejus in sempiternum possideant... Si ille talem equum involaverit quam Alamani Marach dicunt, sic eum solvat sicut et ILLUM æmissarium... Si enim in troppo de jumentis ILLAM ductricem aliquis involaverit. An 630. Capitul. lex Alamanorum.

(2) Judicatum ut ILLA medietate de ipsa porcione... Tam ILLA alia medietate quam et ILLA fidefacta. An 716. Dipl. Chilperici III. Dipl. chart. Placuit nobis ut ILLOS liberos homines comites nostri ad eorum opus servile non opprimant.
An 793. Capit. Karol. Mag.

"Dicebant ut ILLE teloneus de ILLO mercado ad ILLOS necuciantes..."

An 753. Dipl. et chart. t. I.

Quiliano ab integre; Lapedeto IPSA quarta parte; Colonicas Mercuriano IPSA quarta parte."

An 782. Hist. du Languedoc, preuves, t. I.

IXe siècle: "Dicunt etiam quod ILLOS pauperiores constringant et in hostem ire faciunt."

An 811. Capit. Karoli Magni.

In aliquis locis IPSI vicinantes multa mala patiuntur.”
An 806. Capit. Karoli Magni.

Xe siècle. A cette époque, et sur-tout dans les pays méridionaux, l' usage de cette locution devint si fréquent et si général, que la langue latine, déja corrompue par tant d' autres causes, n' offrit plus qu' un jargon grossier et entièrement défiguré (1: Qu'on parcoure les titres et les écrits du temps, et notamment les preuves de l' Hist. du Languedoc, t. I et II, les appendices de l' Historia Tullensis, et du Marca Hispanica, les pièces justificatives dans le Gallia Christiana.)

Quand nous trouvons, dans les titres et les documents de ces diverses époques, l' emploi auxiliaire des pronoms démonstratifs, pour désigner les substantifs qu' ils précèdent, douterions-nous que l' usage, ainsi établi dans la langue latine écrite, ne fût encore plus commun dans la langue latine parlée?

Et n' est-il pas évident que les nombreuses altérations et modifications du pronom ILLE et de ses divers cas, produisirent les articles de la langue romane?

Des savants français et étrangers ont souvent observé que l' article des langues modernes du midi de l' Europe, dériva du pronom ILLE et de ses cas; mais ces philologues, ne remontant pas plus loin que la langue à laquelle ils appliquaient leurs recherches, n' avaient pas reconnu l' existence d' une langue intermédiaire; ils indiquèrent des rapports et des ressemblances, sans attacher leurs observations et leurs conjectures au systême général de l' origine et de la formation de la romane primitive.

Ils avaient négligé de fonder la théorie de leur systême sur la preuve irrécusable de l' introduction des pronoms ILLE et IPSE dans la langue latine corrompue, pour indiquer spécialement, comme substantifs, les mots qu' ils précédaient; circonstance qui explique comment, dans le nouvel idiôme, l' instinct grammatical, par les nombreuses modifications du pronom ILLE et de ses cas, aura produit ces signes divers qui constituent les articles.

Il n' est pas hors de vraisemblance que du pronom IPSE, IPSO, employé aussi fréquemment que le pronom ILLE au-devant des substantifs, la nouvelle langue rejetant la première moitié, dont la prononciation était dure et difficile, adopta la dernière, et produisit le pronom démonstratif SO.

Il y a plus; l' idiôme vulgaire Sarde, qui a conservé les autres caractères constitutifs de la langue romane, offre la circonstance remarquable que son article est SO, SA, venant sans doute d' IPSE.
(N. E. Ses illes, Mallorca, ipsa : SA, sa casasa Calobrasa padrina, &c.
Ipse – SE – ES.)

La nouvelle langue parvint de cette manière à créer et à employer ces articles, qui, en nous indiquant et le genre et le nombre, suppléent à l' absence des cas; nouveauté aussi hardie qu' heureuse, puisque, jusqu' alors, les langues qui usaient d' articles, n' en avaient pas moins été soumises aux règles des déclinaisons.


Articles de la Langue Romane.

Masculin. Féminin.


Sing. el, lo la
Plur. Els, li, los, il las

combinés avec les prépositions DE et AD,

Sing. del, de la

Plur. dels, des, de las

Sing. al, el, a la
Plur. als, a las


Je crois avoir prouvé comment les altérations et modifications du pronom ILLE, et de ses cas masculins et féminins du singulier et du pluriel, ont produit ces différents articles.

Je ferai seulement deux observations sur l' article EL: La première, que les Latins, dans le langage familier, se servaient d' EL LUM pour ECCE ILLUM (1: En voici des exemples:

Nescio qui senex modò venit: ELLUM, confidens, catus.

Terent. Andr. act. V, sc. 2.

… Parasitum tuum
Video occurrentem, ELLUM usque in platea. Plauto, Curc. Act. II, sc. 2.
… Aeschinus ubi est? - ELLUM, te expectat domi. Terent. Adelph. Act. II. sc. 3.)

La seconde, que le changement de l' I intérieur en E fut fréquemment appliqué par la nouvelle langue aux mots qu' elle empruntait de la langue latine (1: Ainsi IPSE fut modifié en EPS; IN produisit EN, etc.)

Des monuments des VIIIe, IXe, et Xe siècles attestent l' existence et l' emploi de ces articles.

An 793. "In loco LA Ferraria." Muratori, dissert. 32.

An 810. "Ego Hugo DELLA Roca... Lo mas de Castan... EL desme de Mauron. Arch. de Conq. Mém. pour l' Hist. du Rouergue, par Bosc.

880. "Inde A LA croe... duos rivulos d' Asperiole... Ad LA Rochere... Infra rivulum DEL Brol et rivum DES Espesses de Murt.”

Hist. de Lorraine, par Calmet, Pr. t. II, col. 143.

884. "Fossatum DE LA vite." Muratori, dissert. 32.

894. "Villam nostram quæ vocatur AL LA Corbaria." Balus. append. Hist. Tullensis.

An 924. "In loco qui dicitur AL can." Balus. append. Hist. Tullensis.

927. "Dimitto Sexterias villa... et AL LA Cassania." Baluze, Pr. de l' Hist. de la maison d' Auvergne.

930. "Sancti Beniti DEL Verni... Sancta Maria DE LA Garda.”
Baluze, append. Hist. Tullensis.

An. 960. “DEL castel... DEL comoniment." Tit. des comtes de Foix, de Bearn, etc. t. I, Ms. de Colbert.

987. "Sunt illas terras A LAS fabrigas... de meg aripin de vinea Lo cart."

Hist. du Languedoc, preuves, t. II, col. 141.

994. "Sancta Maria da LI Pluppi." Muratori, Dissert. 32.

Ainsi furent formés et introduits dans la langue romane ces articles qui caractérisent les langues de l' Europe latine, c'est-à-dire la langue française, l' espagnole, la portugaise, et l' italienne; articles, dont l' emploi facile, mais uniforme, a délivré ces idiômes modernes de la servitude des déclinaisons latines, sans nuire à la clarté du discours.

Le systême des articles fut-il indiqué par l' exemple qu' offrait la langue grecque, ou par les exemples plus récents et plus présents sans doute que fournissaient la langue gothique et la langue francique, et les autres idiômes du nord, qui ont employé les articles à une époque très ancienne?

On peut dire de la langue grecque, que l' idiôme roman a si peu de ressemblance avec elle, de ressemblance avec elle, soit pour les articles et les cas, soit pour les autres formes grammaticales, qu' il est très vraisemblable que, dans son origine, il n' emprunta rien de cette langue.

A la vérité, nous rencontrons des hellénismes dans la langue des troubadours; ils y furent introduits sans doute par les habitants du midi de la France, dont la plupart étaient originaires de la Grèce: ces hellénismes enrichirent sans doute l' idiôme nouveau, mais n' influèrent pas sur sa formation.

Quant à la langue gothique et à la langue francique, il est vrai que la traduction de l' évangile, faite en langue gothique par Ulphilas, dans le IVe siècle, et que des monuments de la langue francique, qui remontent aux VIIe et VIIIe siècles, offrent l' emploi des articles.

Mais les articles de la langue romane sont absolument différents; et une dissemblance encore plus décisive, et qui exclut toute idée d' emprunt d' un idiôme à l' autre, c'est que les articles employés par les Grecs, les Goths et les Francs, ne les exemptaient pas de la nécessité de décliner les noms, soit substantifs, soit adjectifs, tandis que l' affranchissement des cas est l' un des caractères spéciaux de la langue romane.

Il est donc permis de croire que l' existence des articles employés par les autres idiômes, n' a eu aucune influence directe et immédiate sur la formation des articles romans.

Toutefois il est très vraisemblable que la langue gothique et la francique ont contribué indirectement et médiatement à la formation des articles romans, parce qu' elles ont été cause de l' introduction des pronoms ILLE et IPSE dans la langue latine corrompue, à l' effet de désigner les substantifs.

Les Goths et les Francs avaient dans leur langue l' usage des articles.

Quand ils furent mêlés avec les anciens habitants des pays qu' ils avaient conquis, et où ils s' étaient établis, la nécessité d' exprimer en latin les idées que leur esprit concevait d' abord sous les formes de leur langue natale, les força de chercher un signe latin pour reproduire le signe de l' article, qui, dans cette langue, annonçait et désignait le substantif.

Et comme les articles et les pronoms démonstratifs gothiques, franciques, sont les mêmes, ou presque les mêmes (1) ces peuples eurent recours aux pronoms démonstratifs de la langue latine ILLE et IPSE, pour rendre dans cette langue le signe qui, dans leurs idiômes, caractérisait le substantif en le précédant.
(1: Gothique d' Ulfilas. Francique.
Article. Pron. dém. Article. Pron. dém.
Nominatif. sa sa der dher
Génitif. this this dhesses dhesses
Datif et Ablatif. thamma thamma dhemo desemo
Accusatif. thana thana then thesen

On remarque un emploi très fréquent de l' ILLE, faisant les fonctions de l' article dans la loi publiée par Dagobert, sous le titre de Lex Alamanorum, qui paraît n' être que la traduction d' une loi originairement écrite en langue francique, traduction faite sans doute pour les peuplades qui avaient traversé le Rhin. Au contraire la loi qui fut aussi publiée par Dagobert, sous le titre de Lex Ripuariorum, c'est-à-dire des habitants du pays situé entre le Bas Rhin et la Basse Meuse, la plupart anciens Romains, n' offre plus le même emploi de l' ILLE devant les substantifs (2: Dans le gothique et le francique, tous les substantifs ne reçoivent pas constamment l' article; ce qui explique pourquoi, dans la langue latine dégénérée, l' ILLE et l' IPSE ne sont pas toujours placés devant les mots, qui, ensuite employés par la langue romane et par les langues qui en furent la continuation, ont presque toujours été précédés de l' article.

L' opinion que je propose me paraît acquérir une sorte d' évidence par la circonstance remarquable que la langue romane, alors qu' elle a été vulgaire, a produit un semblable effet sur la langue latine, employée encore dans les actes publics. Les rédacteurs substituaient à l' article roman de leur idiôme vulgaire parlé ces pronoms ILLE et IPSE de l' idiôme latin écrit, ainsi que l' avaient fait autrefois les Goths et les Francs; et cela devait arriver, quand ces rédacteurs pensaient en langue romane, et écrivaient en langue latine (1:
J' ai antérieurement indiqué les collections où l' on trouve de semblables emplois de l' ILLE et de l' IPSE par l' effet de la réaction de la langue romane.

"IPSUM alodem de sanctas puellas cum IPSA ecclesia dono sancto Stephano... IPSE alodes de Canuas... Ipsa Roca cum IPSA ecclesia... IPSE alodes de Manulfellio monte cum IPSAS vineas remaneat auriolo (Auriolo, Oriol) Sancio. IPSE alodes de IPSO Solario... Et ILLA Boscaria remaneat Armardo, etc." An 960, Testament d' Hugues, évêque de Toulouse.

Dono ad ILLO cœnobio de Conquas ILLA medietate de ILLO alode de Auriniaco et de ILLAS ecclesias... ILLO alode de Canavolas et ILLO alode de Crucio et ILLO alode de Pociolos et ILLO alode de Garriguas et ILLO alode de Vidnago et ILLO alode de Longalassa et ILLOS mansos de Bonaldo, Poncioni abbati remaneat.” Au 961. TESTAMENT de Raimond Ier, comte de Rouergue.)

L' emploi auxiliaire de l' ILLE et de l' IPSE devant les substantifs se trouve aussi dans les titres et chartes de l' Italie (2) et de l' Espagne (1-a); mais ces pièces ne sont pas d' une date aussi reculée que les diplômes de la France dans lesquels j' ai recueilli les exemples que j' ai cités.

(2) En Italie:

An 713: "Prope IPSA ecclesia presbiteri... Ad IPSA Sancta Vertute." Muratori, dissert. 5.

An 736: "IPSA supra dicta scolastica.” Muratori, dissert. 14.
An 752: "Donamus in IPSA sancta ecclesia... IPSE prænominatus sanctus

locus." Muratori, dissert. 21.

An 810: "Una ex ipse regitur per Emmulo et ILLA alia per Altipertulo...

IPSA prænominata Dei ecclesia.” Muratori, dissert. 12.

An 906: On lit dans les Annotazioni sopra i papiri de Marini, page 262,

un testament où l' article IPSE est très fréquemment employé:

Habeat et IPSUM cellarium de IPSA cerbinara; habeat et IPSA domum de IPSUM geneccum et IPSUM centimullum cum IPSA coquina, etc."

(1-a) En Espagne:

An 775 (*: A l' occasion de ce titre de 775, l' auteur observe que c'est le plus ancien titre qu' il ait connu parmi les manuscrits de l' Espagne: "Scripturarum omnium quæ ad nostram pervenere notitiam hæc vetustior."):
“Per ILLUM pelagrum nigrum... Per ILLAS casas alvas...
Per ILLA lacuna." España Sagrada, t. XVIII.

An 781: "Per ILLO rio qui vadit inter Sabbadel et villa Luz et inde ad ILLAM Molon, de ILLA strada de Patrunel et inde per ILLA via quæ vadit

ad ILLO castro de Poco et per ILLA via quæ vadit ad petra Terta...

Et inde per ILLA strata de Guardia et inde per ILLA arclia de Branias et per ILLO rivulo de inter Brana, Trabera et Branas de Oldial et per ILLAS Mestas... et inde ad ILLO rio de Rillola... ad ILLO Poco de Trabe... et per ILLO Molon de inter ambos rivos ad ILLO rio unde prius diximus." Chart. Sylonis regis. Historias de Idacio, p. 130.

An 844: "De ILLA Cartagera usque ad ILLAM villam, et deinde ad ILLO plano... Et de ILLAS custodias, etc." España Sagrada, t. XXVI.

Enfin on trouverait un nouveau motif de conviction dans une autre circonstance également décisive, que je crois ne devoir point omettre.

Dans quelques pays du nord, où les articles employés par l' idiôme vulgaire sont les mêmes ou à-peu-près les mêmes que les pronoms démonstratifs, la langue latine usitée pour les actes publics a quelquefois subi, comme dans les pays de l' Europe latine, l' introduction du pronom ILLE, en remplacement de l' article de l' idiôme vulgaire; la même cause produisant ainsi le même effet, en différents temps et en différents lieux (1: Les citations suivantes suffiront:

Laureshamense cœnobium extructum hoc anno 770. Insigne dotatum est a Cancore comite et Anguila conjuge ejus.

Terram et silvam quæ est in ILLA marcha de Birstat... Et de IPSO rubero ad partem aquilonis sicut IPSA incisio arborum in IPSA die facta fuit: et sic ad ILLAM ligneam crucem quæ est posita juxta ILLAM viam quæ venit de Birstat... usque ad ILLUM monticulum." Eckart, Franc. Orient. t. 1, p. 610.

S. Burchard, évêque de Wirstbourg en Franconie, dans une homélie contre les superstitions populaires, traduisant les expressions du vulgaire, s' exprime ainsi:

Sed dicunt sibi: ILLUM ariolum vel divinum, ILLUM sortilogum, ILLAM erbariam consulamus." Eckart, Franc. Orient. t. I, p. 844.).

Le fait est donc évident: c'est à l' introduction du pronom ILLE dans la langue latine corrompue, et aux diverses altérations et modifications des cas de ce pronom, que la nouvelle langue fut redevable et des articles et de la sorte d' articles qui la caractérisent.

L' usage des cas procure aux idiômes deux avantages précieux.

Le premier, c'est une clarté inaltérable, puisque les désinences permettent de discerner sur le champ les sujets des régimes, et ces régimes les uns des autres.

Le second, c'est la grâce et le mérite des inversions: quand l' ordre direct n' est pas nécessaire, le déplacement des divers mots de la phrase, loin de nuire à la clarté, ajoute quelquefois à la clarté même, en permettant de les disposer de manière qu' ils présentent une gradation de nuances; alors leur place, habilement assignée, concourt à la perfection et à l' effet de l' image.

Pour obtenir ces deux avantages, la nouvelle langue créa une méthode aussi simple qu' ingénieuse, qui produisit le même effet que les déclinaisons latines.

Au singulier, l' S ajouté ou conservé à la fin de la plus part des substantifs, sur-tout des masculins, désigna le sujet; et l' absence de l' S désigna le régime, soit direct, soit indirect.

Au pluriel, l' absence de l' S indiqua le sujet, et sa présence les régimes.

D' où vint l' idée d' une telle méthode? De la langue latine même. La seconde déclinaison en US suggéra ce moyen.

Le nominatif en US a l' S au singulier, tandis que les autres cas consacrés à marquer les régimes, sont terminés ou par des voyelles ou par d' autres consonnes; et le nominatif en I au pluriel ne conserve pas l' S, tandis que cette consonne termine la plupart des autres cas affectés aux régimes.

Peut-on assez admirer cette industrie grammaticale, qui n' a existé dans aucune autre langue, industrie qui ensuite permit et facilita aux troubadours la grâce et la multitude des inversions à-la-fois les plus hardies et les plus claires?

Les anciens monuments de la langue romane offrent l' heureux emploi de ce signe caractéristique.

Dans le serment de 842, on lit:

SI Lodhwigs, quand ce nom propre est sujet; et en ensuite Contra Lodhuwig, quand il est régime;

Carlus, sujet; et deux fois Carlo, et une fois Karle, régimes;

Avec Carlus, sujet, meos sendra; et avec Karlo, régime, meon, son.

NE JO NE NEULS, comme sujet; NUL PLAID, comme régime.

DEUS, sujet; et pro DEO AMUR, régime.

L' auteur du poëme sur Boece a observé exactement cette règle, soit pour le singulier, soit pour le pluriel:
Sing. Tot aquel LIBRES era de fog ardent...

E sa ma dextra la domna u LIBRE te (1).

LIBRES est sujet, et LIBRE est régime.
Plur. Molt lo laudaven e AMIC e PARENT... (2).
Molt fort blasmava Boecis SOS AMIGS.

AMIG est sujet, et AMIGS régime.

Pronoms Personnels.

Fidèle à son systême d' imitation, l' idiôme roman s' appropria les pronoms personnels de la langue latine: il employa les uns sans y faire le moindre changement, et les autres en les soumettant à des modifications ou contractions toujours dirigées par l' analogie:

JO, JEU, EO, EU, d' EGO, MI de mihi, ME de ME, NOS de NOS.

"Si Jo returnar no l' int pois... Ne Jo ne neuls... Si salvarai EO (1)."
(1) "Si JE detourner ne l' en puis... Ni MOI ni nul... Oui, sauverai-JE..."

Serment de 842.

Morz fo Mallios Torquator dunt EU dig (2).
(2) Mort fut Mallius Torquator dont JE parle." Poëme sur Boece.

"Deus savir et podir ME dunat... Il MI altresi fazet (3)."
(3) "Dieu savoir et pouvoir me donne... Il ME ainsi faira." Serment de 842.
"Ora pro NOS (4). Nos en comonirez (5)”.
(4) "Priez pour NOUS. Litan. Carol. vers 780.
(5: “Nous en avertirez.” Actes de 960, MS. de Colbert.)


TU de TU, TE de TE, TI de tibi, vos de vos.

"Tu m' en comonras... Tu m' en absolveras... No T' en tolrai...
Ni 'l TE vederai... Ab TI et senes TI... No 'l vos tolrei... Vos en devederei (6: "Tu m' en avertiras... Tu m' en dispenseras... Ne t' en ôterai... Ni le TE défendrai... Avec TOI et sans TOI... Ne le vous ôterai... Vous en empêcherai." Actes de 960, MS. de Colbert.)

IL d' ILLE, EL d' ELLUM, LI, LUI d' ILLI, Lo d' ILLO, IL d' ILLI.
(N. E. ille – il; ellum – lum; illi – il; illo – il)

"IL mi altresi fazet...” (7: “IL me pareillement faira.” Serment de 842.)

EL era 'l meler de tota la honor (8: “IL était le meilleur de toute la seigneurie." Poëme sur Boece.)...

Contra Lodhuwig nun LI iver (9: “Contre Louis ne LUI irai”... Serment de 842.)...
Qui la LI tolra, la LI devedara (1: Qui la LUI ôtera, la LUI prohibera..." Actes de 969, MS. de Colbert.)...
Ab ipso memorato principe LUI concessa (2: Formul. Marculf. vers 650.)..."

Per LUI aurien trastut redemcio (3: “Par LUI auraient tous redemption...” Poëme Sur Boece.)...

Tu lo juva (4: "Que tu l' aides”... Litan. Carol. Vers 780.
- N. E. adjuvare : juva : cas. ayudar -)... Returnar L' int pois...”
(5: "Ramener l' y puis." Serment de 842.)

Fez LO lo reis en sa charcer gitar... (6 : “Fit LE le roi en sa prison jeter.”)

IL sun tan bel e ta blanc e ta quandi (7: ILS sont si beaux, et si blancs, et si brillants.)

ELLA d' illa, LEI, ELLAS d' illas, LOR d' illorum.

Cum ELLA s' auca, cel a del cap polsat...

Qui amor ab LEI pren...

Entr' ELLAS doas (8)...
(8: Comme ELLE se hausse, le ciel elle a de la tête frappé...

Qui amour avec ELLE prend... Entre ELLES deux.

Poëme Sur Boece.)

"LOR en seran...” (9: “LEUR en seront..." Actes de 960, MS. de Colbert.)

De part Boeci LOR manda tal raczo (10: “De par Boece LEUR mande telle raison." Poëme sur Boece.)

SE de SE, SI de sibi.

Sujet: En epsa l' ora SE son d' altra color...

Régime: C' ab damri Deu SE tenia forment...

Quascus bos om SI fai lo so degra (11: En même heure ILS sont d' autre couleur...

Qu' avec le Seigneur Dieu se tenait fortement...

Chaque bon homme se fait le sien degré.

Poëme Sur Boece.).


Pronoms Possessifs.

Les pronoms possessifs romans furent pareillement dérivés de la langue latine.

Les masculins soumis au signe de l' S final qui caractérisait les sujets du singulier, et les régimes du pluriel, aidèrent encore à la facilité des inversions et à la clarté du discours.

On a remarqué, dans les citations du serment de 842, MEOS sujet, et MEON régime au singulier.

Le poëme sur Boece présente:

SOS, sujet, et SON, régime, au singulier;

SI et SOI, sujets, et SOS, régime, au pluriel;

NOSTRE et LOR, au pluriel.

Et evers Deu era tot SOS afix...

Mas non es bes que s fi' en SON aver...

Bel sun SI drap, no sai nomnar los fils...

Lai fo Boecis e foron i SOI par...

Molt fort blasmava Boecis sos amigs...

No credet Deu lo NOSTRE creator...

Las mias musas qui an perdut LOR cant (1:

Et envers Dieu était tout SON attachement...

Mais il n' est pas bien qu' il se fie en SON avoir...

Beaux sont ses vêtements, je ne sais compter les fils...

Là fut Boece et furent y SES pairs...

Très fort blâmait Boece SES amis...

Il ne crut pas Dieu le NOTRE créateur...

Les miennes muses qui ont perdu LEUR chant.

Poëme Sur Boece.)

Les pronoms féminins terminés en A au singulier et en AS au pluriel, restèrent soumis aux règles générales qui gouvernaient les substantifs féminins en A.

Dans la grammaire détaillée de la langue romane, les pronoms possessifs offriront des variétés nombreuses, et cependant toujours conformes à l' analogie et aux caractères qui distinguent les sujets et les régimes.


Pronoms Démonstratifs.

L' article, dans toutes les langues qui l' emploient, est une sorte de pronom démonstratif général.

Elles ont aussi des pronoms démonstratifs particuliers, qui désignent spécialement le nom auquel ils sont attachés. La langue romane, qui avait dérivé de la langue latine son article, en dériva aussi ses pronoms démonstratifs.
D' ISTE vint IST, ISTA, changé ensuite en EST, ESTA. Dans le Serment de 842, on trouve d' IST di.

De la combinaison d' ILLE et d' ISTE avec HIC ou ECCE (1), furent formés les démonstratifs romans

cil, cist, icil, cel, celui, cest, etc.
aquil, icist, aquel, icest, etc.
(1) Dans le langage familier, les Latins contractaient quelquefois l' ECCE avec les pronoms ILLE et ISTE:

Habeo ECCILLAM meam clientem.” Plauto. Mil act. 3, sc. I.
“Tegillum ECCILLUD mihi unum arescit." Plauto. Rud. act. 2, sc. 7.

"Certè ECCISTAM video." Plauto Curcul. act. 5, sc. 2.

Salvarai eo CIST meon fradre Carlo”.
(2: “Sauverai moi CE mien frère Charles." Serment de 842.)

CEL non es bos que a frebla scala s te...

CEL no quatra ja per negu torment...

CELLUI vai be qui tra mal e jovent...

CIL li faliren qu' el solient ajudar...

Mas CIL qui poden montar...

AQUEL qui la non estai fermament...

Tot AQUEL libres era de fog ardent...

Ab AQUEL fog s' en pren so vengament (1:
CELUI-LA n' est bon qui à fragile échelle se tient...

CELUI-LA ne tombera jamais par aucun tourment...

CELUI-LA va bien qui supporte le mal en jeunesse...

CEUX-LA lui faillirent qui le avaient coutume d' aider...

Mais CEUX qui peuvent monter...

CELUI qui là ne se tient fermement...

Tout CE livre était de feu ardent...

Avec CE feu elle en prend sa vengeance.

Poëme Sur Boece.)


Le pronom IPSE fournit d' abord à la langue romane EPS, EPSA, qui ensuite furent modifiés:

EPS li Satan son en so mandament...

En EPSA l' ora se sun d' altra color (2:
MÊMES les démons sont en son commandement...
En la MÊME heure ils sont d' autre couleur.

Poëme Sur Boece.)

SEMETIPSE fut également imité:

Ella SMETESSMA ten las claus de paradis... (Italiano medessima)

Ella MEDESMA telset so vestiment (3:

Elle MÊME tient les clefs du paradis...

Elle MÊME tissut son vêtement. Poëme sur Boece.)

Une autre espèce de pronoms démonstratifs employés dans un sens imité du neutre fut dérivée d' hoc, d' ipso.

O d' hoc conserva dans la langue romane son acception latine, qui était appliquée au sens neutre, et que la langue française a exprimée par CELA:

In O quid il mi altresi fazet.” (1: “En CELA que il me pareillement faira.” Serment de 842.)

AQUO, formé de la racine d' aquell et de cet O roman, signifia CE:

"Fors d' AQUO de que absolvera.” (2: “Hors de CE de quoi il dispensera." An 989, Hist. de Languedoc, Pr. t. 2.)


Pronoms Relatifs.

Avec la même simplicité de moyens, et avec le même succès, la nouvelle langue remplaça les nombreuses variétés qu' offraient les cas latins du QUI relatif.

QUI roman, pris du nominatif latin, servit à exprimer le QUI sujet, quel que fût le genre ou le nombre du nom auquel il se rapportait.

QUE dérivé de QUEM, accusatif régime direct, désigna ordinairement ce régime, quel que fût le genre et le nombre du nom auquel il se rapportait.

Quand les prépositions s' attachèrent à QUE, il indiqua les régimes indirects; et d' ailleurs, pour ces régimes, la langue romane employa encore CUI, soit en conservant le datif, soit en supprimant la désinence du génitif Cuius.

Du pronom qualificatif QUALIS, elle forma QUAL; et, par l' adjonction de l' article, il devint un pronom relatif auxiliaire.

QUE fut parfois employé comme sujet, mais qui ne fut jamais employé comme régime direct; quand on le soumit à l' action des prépositions, il indiqua des régimes indirects.

Voici des exemples des différents emplois de ce pronom relatif.

Sujet: "Nul plaid nunquam prindrai QUI, etc."
Régime: "Si Lodhwigs sagrament QUE son fradre Karlo jurat...”
(1: "Nul accord ne prendrai QUI...

"Si Louis le serment QUE à son frère Charles il jure..." Serment de 842.)

Sujet: “QUI las li tolra... QUI las vos tolra.” (2: "QUI les lui ôtera... QUI les vous ôtera." Actes de 960, MS. de Colbert.)

Régime: "Fors d' aquo de QUE absolvera.” (3: “Hors de ce DONT il dispensera.” An 989, Hist. du Languedoc, pr. t. I.)

Sujet: Anc non vist u QUI tant en retegues...

Las mias musas QUI an perdut lor cant...

Régime: En CUI merce tuit peccador estant...

Molt val lo bes QUE l' om fai e jovent (4: Oncques ne vit un QUI tant en retint...

Les miennes muses QUI ont perdu leur chant...

En DE QUI la miséricorde tous les pécheurs sont...

Beaucoup sert le bien QUE l' homme fait en sa jeunesse.)

Sujet: Cel non es bos QUE a frebla scala s te (5: Celui-là n' est bon QUI à fragile échelle se tient.

Poëme Sur Boece.)

L' adverbe latin UNDE fournit à la langue romane un nouveau moyen d' exprimer le sens indiqué par les génitifs et les ablatifs latins du QUI relatif.

De UNDE (1), par le retranchement de l' E final, produisit DUNT:
(1) On trouve, dans la basse latinité, l' emploi d' UNDE dans le sens de CUJUS, A QUO, EX QUO.

"Arca illa ubi solarius edificatus est cum orto UNDE agebatur." An 840. Muratori, Dissert. 10.

Morz fo Mallios Torquator DUNT eu dig. (2: Mort fut Mallius Torquator DONT je parle.)

Entre autres acceptions, le QUE roman fut aussi employé à exprimer le QUAM, l' UT, et l' EO QUOD des Latins:
Qui tant i pessa QUE al no faria ja...

E qui nos pais QUE no murem de fam. (3: Qui tant y pense QUE autre chose ne fairait jamais...
Et qui nous paît AFIN QUE nous ne mourions de faim. Poëme Sur Boece.)

QUI et QUAL furent aussi employés comme pronoms interrogatifs:

Sing. Sujet: E QUALS es l' om qui a ferma scala s te?

Sing. Régime: CAL an li auzil significatio?

Plur. Sujet: CAL sun li auzil qui sun al T montat? (4:
E QUEL est l' homme qui à ferme échelle se tient?

QUELLE ont les oiseaux signification?

QUELS sont les oiseaux qui sont au T montés?

Poëme Sur Boece.)

Appliquant aux êtres animés les différentes modifications ou contractions de ses cas, ILLE avait formé la troisième classe des pronoms personnels.

Plusieurs des modifications de ces cas, appliquées autrement qu' aux êtres animés, formèrent une autre espèce de pronoms relatifs, toutes les fois qu' elles ne précédaient pas un nom.

EL, ELS, LO, LOS, LA, LAS, LOR.

"Ni EL te vederei... Lo tornarei... No 'LS vos tolrai... NO LA L devedera... NO LAS li devedera (1: “Ni LE te défendrai... LE rendrai... Ne LES vous ôterai... Ne LA lui empêchera... Ne LES lui empêchera.” Actes de 960. MS. de Colbert.)

De même les autres pronoms démonstratifs IST, EST, CIST, CEST, ICEL, AQUEL, etc. firent fonction de pronoms relatifs, lorsqu' ils n' étaient pas attachés directement à un nom; parce que, employés de la sorte, ils ne servent plus à démontrer immédiatement l' objet, mais seulement à indiquer la relation qui existe avec cet objet précédemment indiqué.

O, SO, CO, ZO, AIZO, AQUO.

Les pronoms démonstratifs O d' hoc, SO, CO, ZO, d' ipso, dérivés du neutre latin, et employés par la langue romane dans le même sens, devinrent aussi pronoms relatifs, lorsqu' ils furent employés séparément, pour exprimer une relation, un rapport à une idée ou à un nom, auquel ils n' étaient pas immédiatement attachés.

"No o farai... Vos o tendrai..." (2: “Ne LE fairai... A vous LE tiendrai." Actes de 960. Ms. de Colbert.)

Nos e molz libres o trobam legen... (3: Nous en plusieurs livres CELA trouvons en lisant...)

Zo signifiga de cel la dreita lei...

Per zo no 'l vol Boecis a senor...

Zo sun tuit omne qui de joven sun bo. (1:
CELA signifie du ciel la droite loi...

Pour CELA ne le voulut Boece à seigneur...

Ce sont tous hommes qui dès jeunesse sont bons...)

AIZO et AQUO, signifiant CECI, CELA, CE:

Per AIZO m fas e chaitiveza star. (2: Pour CECI tu me fais en captivité être. Poëme Sur Boece.)

"Fors d' AQUO de que absolvera." (3: “Hors de ce dont il dispensera.” An 989. Hist. du Languedoc, pr. t. 2.)

L' adverbe INDE avait, dans la langue latine, et sur-tout à l' époque de sa décadence, quelquefois remplacé ou suppléé le pronom relatif ILLE.

Au lieu d' ILLIUS, d' ILLORUM, EX ILLO, AB ILLO, EX ILLIS, AB ILLIS, on disait INDE, EX INDE:

Stant calices; minor INDE fabas, olus alter habebat. Ovidio, Fast. 5.

Cadus erat vini; INDE implevi Cirneam.

Plauto Amphitr. act. I, sc. I.

(4: Dans la basse latinité, cet emploi de l' INDE fut très fréquent:

Ut mater nostra ecclesia Viennensis INDE nostra hæres fiat." An 543. Diplom. Chart. t. 1.

Cepit de ipsis spolia; aliquid EX INDE dilecto filio nostro obtulit."
An 795. Hist. du Languedoc, Pr. t. 1.

Ut quidquid EX INDE facere volueris." An 888. Marc. Hisp. append.
Ce qui ne doit laisser aucun doute sur l' acception du mot EN provenant d' INDE, c'est que, dans un titre où le roman est mêlé au latin, on lit à-la-fois:

"Adjutor INDE ero ad supradictum... Adjutor EN sere." An 1064. Marc. Hisp. append.)

INDE produisit d' abord INT, ensuite ENT, de même que la préposition
IN produisit EN:

Retornar l' INT pois" (1: "Détourner le EN puis." Serment de 842.)

Ella 's ta bella, reluz' ENT lo palaz. (2: "Elle est si belle, reluit EN le palais." Poëme sur Boece.)

Per quantas vez m' EN commonras... Postad t' EN darai... Fors quant tu m' EN absolveras. (3: "Par quantes fois tu m' EN avertiras... Pouvoir je t' en donnerai... Hors quand tu m' EN dispenseras." Actes de 960. Ms. de Colbert.)

Tant EN retenc que de tot no fo blos;

Tan bo essemple EN laiset entre nos. (4: Tant EN retint que de tout il ne fut dépouillé. Tant bon exemple il EN laissa parmi nous.

Poëme sur Boece.)

Tibi et sibi avaient fourni à la langue romane TI et SI. De même IBI (5) produisit I, Y, espèce de pronom qui servit à exprimer les rapports du datif, comme EN exprimait ceux du génitif ou de l' ablatif.
(5) Dans la basse latinité, IBI signifiait quelquefois ILLI, ILLIS.

Ipsum monasterium expoliatum, et omnes cartæ, quas de supra dicto loco IBI delegaverunt, ablatæ." An 664. Dipl. Clotaire III.
“Trado IBI casale... Tradimus IBI terram... Dono IBI decimas.” An 888. España Sagrada, t. 28.

"Non y donara." (6: “N' y donnera." Actes de 985. Hist. du Languedoc, Pr. t. I.)

Lai fo Boecis e foren I soi par...

Qui tant I pessa que al no fara ja. (7: La fut Boece, et furent Y ses pairs...

Qui tant Y pense que autre chose ne faira jamais.

Poëme sur Boece.)
(N. E. Este I es HI, y se encuentra también en el castellano antiguo como hy.)


Pronoms Indéfinis.

Les anciens monuments de la langue romane offrent plusieurs des pronoms indéfinis, c'est-à-dire des pronoms qui, se rapportant à des substantifs non exprimés dans le discours, en remplissent eux-mêmes les fonctions.
OM d' homo.

Sicum OM, per dreit, son fradra salvar dist.” (1: Comme on, par droit, son frère sauver doit." Serment de 842.)
Il se trouve quelquefois précédé de l' article:
L' OM no 'l laiset a salvament anar. (2: L' on ne le laissa à sauvement aller...)

UN d' unus, AL, ALTRE d' alter, NUL de nullus, TOT de totus, RES, etc. etc.

Cum l' US lo pert, a l' ALTRE ve tener. (3: Comme l' UN le perd, à l' AUTRE il voit tenir...)

Qui tant i pessa que AL no fara ja. (4: Qui tant y pense que AUTRE CHOSE ne faira jamais. Poëme sur Boece.)

"Ne io ne NEULS." (5: Ni moi ni NUL.” Serment de 842.)

E Teirix col TOT e mal sa razo...

Ne potden tan e lor cors cobeetar,

Qu' ella de TOT no vea lor pessar... (6: Et Théodoric accueille TOUT en mal sa raison... Ils ne peuvent tant en leurs cœurs convoiter, qu' elle de TOUT ne voie leur penser... Poëme sur Boece.

Quand se regarda pero RES no L rema...

Non ai que prenga ne no posg RE donar. (1: Quant il se regarde, pourtant RIEN ne lui reste... Je n' ai que je prenne ni ne puis RIEN donner. Poëme sur Boece.)

Les pronoms démonstratifs devinrent de simples adjectifs, quand ils furent joints à un nom.

Outre les pronoms déja cités, qualiscumque produisit QUASCUN, quantus QUANT, nec unus NEGUN, usque ad unum CADUN, multus MOLT, talis TAL, etc.

Voici des exemples de ces différents pronoms employés comme adjectifs:

Davan so vis NULZ om no s pot celar. (2: "Devant son regard NUL homme ne se peut celer." Poëme sur Boece.)

"Ab Ludher NUL plaid nunquam prindrai... In NULLA ajudha. (3: Avec Lothaire NUL traité jamais je prendrai... En NULLE aide." Serment de 842.)

D' UNA donzela fo lains visitaz...

Que NEGUS om no pot deffar neient...

Cel no quatra ja per NEGU torment. (4: D' UNE demoiselle il fut là visité...

Que AUCUN homme ne peut defaire néant...

Celui là ne tombera jamais par AUCUN tourment. Poëme sur Boece.)

"Et in CADHUNA cosa.” (5: "Et en CHACUNE chose." Serment de 842.)

QUASCUS bos om si fai lo so degra...

De part Boeci lor manda TAL raczo... (6: CHACUN bon homme se fait le sien degré... De la part de Boece il leur mande TELLE raison.)

Nos e MOLZ libres o trobam legen...

Lai o solien las ALTRAS leis jutjar. (1: Nous en PLUSIEURS livres cela nous trouvons en lisant...
Là où ils avaient coutume les AUTRES causes juger. Poëme sur Boece.)

"Per QUANTAS vez..." (2: “Par TOUTES les fois." Actes de 960, Ms. de Colbert.)

La langue romane imprima à quelques-uns de ses pronoms des signes particuliers qui distinguent leur emploi comme sujets ou comme régimes au pluriel. (3: La grammaire présentera à ce sujet les exemples détaillés pour chaque pronom auquel cette règle fut appliquée.)

Ainsi TOT fit au pluriel masculin TUIT, quand il était sujet, et TOTS, quand il était régime.

Sujet Plur. Zo sunt TUIT omne qui de joven sun bo...

Régime Plur. E te m soli' eu a TOZ (: tots) diaz fiar. (4: Ce sont TOUS hommes qui dès jeunesse sont bons.

En toi me avais coutume je à TOUS jours fier. Poëme sur Boece.)


Formation des Verbes.

Pour la formation des infinitifs, la nouvelle langue appliqua encore le systême de suppression des désinences. Les verbes latins actifs terminent presque tous leurs infinitifs en RE.

L' E final fut rejeté, et l' R devint la terminaison presque générale des infinitifs de la langue romane, qui furent en AR, ER, et IR.

LAT. Amare, Tenere, Sentire.

ROM. Amar, Tener, Sentir.

Assez souvent la nouvelle langue changea en RE l' ER dérivé des verbes latins en ERE, quand cet ER se trouvait après certaines consonnes.

Ainsi, au lieu de Toler, Deceber, Escriver, et autres semblables, elle dit: Tolre, Decebre, Escrivre.

On a vu précédemment que les participes présents et passés devenaient des adjectifs verbaux; et qu' il avait été produit,

AMANT de amant em, AMAT de amat um.

La suppression de la terminaison DO, qui caractérisait l' un des gérondifs latins, produisit d' amando AMAN, qui conserva le sens originaire.

Voici des exemples des divers infinitifs:

AR: “Son fradra salvar dist... returnar int pois. (1: Son frère SAUVER doit... DÉTOURNER en puis." Serment de 842.)

ER, RE: Ni gens de lui non volg TENER s' onor. (2: “Ni point de lui ne voulut TENIR sa dignité." Poëme sur Boece.)

"Tolre volgesses... N' auses combatre." (3: "OTER tu voulusses... N' osasses combattre." Actes de 960, MS. de Colbert.)
IR: Morir volria e es e gran masant. (4: MOURIR voudrait et il est en grand trouble...)


Participes présents et passés, et gérondifs:

ANT: La pelz li rua; hec lo cap te tremblant...

AT: Cum ella s' auca, cel a del cap polsat...

AN: Cum el es velz, vai s' onor descaptan... (5: La peau lui ride, voici que le chef il tient tremblant...

Comme elle se hausse, le ciel elle a du chef frappé.

Comme il est vieux, va sa dignité en diminuant.

Poëme sur Boece.)


Indicatif.

Présent. Pour désigner la première personne du présent de l' indicatif actif, la langue latine changeait en O la terminaison de ses infinitifs.

La langue romane rejeta l' O, et cette première personne fut ordinairement formée par la simple suppression de la terminaison AR, ER ou RE, et IR, qui caractérisait le présent de ses infinitifs.

Ainsi de plorar - pleurer, de fazer - faire, vinrent plor et faz.

Plor tota dia, faz cosduma d' efant. (1: Je PLEURE tout le jour, je FAIS coutume d' enfant." Poëme sur Boece.)

La seconde personne fut conservée du latin: à l' exemple de la langue latine, toutes les secondes personnes des divers temps et des divers modes furent caractérisées par l' S final. Il n' y eut d' autres exceptions que le singulier du prétérit simple de l' indicatif, et le singulier du présent de l' impératif, et ces exceptions existent aussi dans la langue latine.

Pour la troisième personne, le T final des verbes latins fut toujours supprimé, et on put employer aussi la forme caractéristique de la première. (2: Quelquefois, à la première ainsi qu' à la troisième personne, l' euphonie permit d' ajouter l' I final, même en supprimant la consonne qui terminait ce temps du verbe.)

Ainsi l' on dit:

De part Boeci lor MANDA tal raczo... (3: De la part de Boece leur MANDE telle raison...)

Ella smetessma TEN las claus de paradis. (1: Elle-même TIENT les clefs du paradis.)

La première personne du pluriel fut formée en supprimant la finale US:

Amamus AMAM, Tenemus TENEM, Habemus HAVEM:

Nos e molz libres O TROBAM legen...

Nos de molz omnes nos o AVEM veut. (2: Nous en plusieurs livres cela TROUVONS en lisant...
Nous de plusieurs hommes nous cela AVONS VU.)

La seconde le fut par la soustraction de l' I intérieur de la terminaison latine TIS: Amatis, AMATS. Toutes les secondes personnes du pluriel des divers modes et des divers temps subirent cette soustraction.

Et la troisième par la suppression du T des Latins, comme d' Amant, Aman, de Tenent, Tenen.

AN des verbes en AR fut quelquefois modifié en EN ou ON, et EN des verbes en ER le fut aussi quelquefois en ON, selon la prononciation des différents pays.

Que zo ESPEREN que faza a lor talen... (3: Qui cela ESPÈRENT que je fasse à leur volonté... Poëme sur Boece.)


Imparfait. Les verbes dérivés des verbes latins en ARE formèrent leur imparfait par la suppression des désinences, excepté dans les secondes personnes du singulier et du pluriel, l' une n' éprouva aucun changement, et l' autre subit le retranchement de l' I intérieur.

Lat. Amabam, amabas, amabat, amabamus, amabatis, amabant.

Par le changement très ordinaire du B en V,

Rom. - amava, amavas, amava, amavam, amavats, amavan, amaven, amavon.

Voici des exemples de cet imparfait:

Molt fort Blasmava Boecis sos amigs...

De sapiencia l' Apellaven doctor. (1: Très fort BLAMAIT Boece ses amis...

De sagesse l' APELLAIENT docteur.)

Les verbes en ER, RE, et IR, dérivés des latins en ERE ou IRE, adoptèrent la désinence en IA.

Il est vraisemblable que la quatrième conjugaison latine fournit cette désinence; la suppression ordinaire de la fin, et de EB intérieur produisit ce temps de la langue romane.

Lat. audiebam, audiebas, audiebat.

Par le changement fréquent du D en Z, (Z : ts, tz)

Rom. Auzia, auzias, auzia.
Lat. Audiebamus, audiebatis, audiebant.
Rom. Auziam, auziats, auzian, auzen ou auzon.

C' ab damri deu se Tenia forment...

De tot l' emperi 'l Tenien per senor. (2: Qu' avec le seigneur Dieu il se TENAIT fortement...

De tout l' empire le TENAIENT pour seigneur.

Poëme sur Boece.)

Prétérit Simple. Ce temps éprouva plus ou moins de modifications selon les différentes conjugaisons des verbes latins, mais ces modifications furent toujours soumises aux règles de l' analogie.

Les verbes romans dérivés des verbes latins en ARE, firent ce prétérit en

EI, EIS, ET, EM, ETS, ERON ou EREN.

Cui tant amet Torquator Mallios...

NO credet deu lo nostre creator. (1: Que tant AIMA Torquator Mallius... Il ne CRUT Dieu le nôtre créateur.)

Plusieurs verbes romans dérivés des verbes latins de la seconde et troisième conjugaison en ERE, et sur-tout des verbes de la quatrième conjugaison en IRE, firent leur prétérit simple en

I, IST I, IM, ITS, IREN ou IRON.

No t servi be, no la m volguist laisar...

Cil li faliren qu' el solient ajudar. (2: Je ne te SERVIS bien, tu ne la me VOULUS laisser...
Ceux-là lui FAILLIRENT qui avaient coutume de l' aider.)

Prétérit Composé. Il fut formé par le présent du verbe AVER, mis au-devant du participe passé.

Quant be se dreca, lo cel A PERTUSAT...

Zo sun bon omne qui AN REDEMS lor peccat. (3: Quand bien se dresse, le ciel elle A PERCÉ...

Ce sont bons hommes qui ONT RACHETÉ leurs péchés.

Poëme sur Boece.)

Plus-que-Parfait. D' après l' analogie, on employa l' imparfait du verbe AVER devant le même participe.

Futur simple. A la fin du présent de l' infinitif roman fut placé le présent du verbe AVOIR, ou en entier ou par aphérèse,

AMAR AI (1), AS, A, AVEM, AVETS, AN.

Sing. 1.re p.: Si salvarai eo... prindrai... (2)

Vedarai... aucirai... darai... tolrai... farai... (3)

2.e Daras (4)... faras... comonras... absolveras... (5)

3. e Decebra... devedara... tolra... asalira... recreira... (6)

Plural. 1.re Darem... tolrem... enquerrem... vedarem... serem... (7)

2.e Commonirez... (8)

3.e Decebran, seran, torneran, tolran, absolveran. (9:

Futur Composé. Il fut formé en plaçant le futur simple du verbe AVER devant le participe passé des verbes.

(2) “Ainsi sauverai-je... Je prendrai..." Serment de 842.

(3) “Empêcherai... Occirai... Donnerai... Oterai... Fairai." Actes de 960, MS. de Colbert.
(4) “Tu donneras.” (*: Augustus efficitur Justinianus; qui, nihil moratus, collecto exercitu contra barbaros est profectus, et commissâ pugnâ, fugatisque hostibus, regem se eorum cepisse gavisus est. Quem in solio regni juxtà se sedere fecit, et ut provincias quas Romanis eripuerat, sibi restitueret imperavit. Cui ille, non inquit, dabo. Ad hæc Justinianus respondit DARAS. Pro cujus novitate sermonis civitas eo loci constructa est cui DARAS nomen est. Aimoin, lib. 2, c. 5.)
(5) “Tu fairas, tu avertiras, tu dispenseras...”

(6) "Il trompera, prohibera, ôtera, assaillira, lassera..."

(7) "Nous donnerons, ôterons, enquerrons, prohiberons, serons...

(8) "Vous avertirez."

(9) “Ils tromperont, seront, retourneront, ôteront, dispenseront.”
Actes de 960, MS. de Colbert.

Conditionnel.

Présent. La désinence de l' imparfait du verbe AVER fut ajoutée au présent de l' infinitif des verbes.

AMAR IA, IAS, IA, IAM, IATS, IAN, ou ION, IEN.

NO COMPRARI' Om ab mil livras d' argent. (1)

TOLRIAN ni t' en TOLRIAN." (2)

Per lui AURIEN trastus redemcio. (3)
(1) “N' ACHETERAIT on pas avec mille livres d' argent." Poëme de Boece.
(2) "OTERAIENT ni t' en ÔTERAIENT." Actes de 960, MS. de Colbert.
(3) "Par lui AURAIENT trèstous redemption.” Poëme sur Boece.

La langue romane forma aussi son conditionnel avec le plus-que-parfait latin, et d' amaveram, amaveras, amaverat, etc. vinrent amera, ameras, amera, etc.

Futur. Le conditionnel présent du verbe AVER, placé devant le participe passé des autres verbes, forma le futur de leur conditionnel.

Impératif.

Soit que la seconde personne de l' impératif des Latins eût été formée en retranchant la terminaison RE du présent de l' infinitif, soit que ce présent eût été formé lui-même par l' adjonction de RE à cette seconde personne, la langue romane, imitant toujours la langue latine, employa assez généralement, pour cette personne de l' impératif, la suppression de l' R final de son infinitif.

Quelquefois elle retrancha l' S final de la seconde personne du présent de l' indicatif.

Les Latins avaient de plus la terminaison ATO, ETO, ITO, pour désigner la seconde personne de l' impératif, et ils n' employaient que cette désinence pour la troisième personne.

Cet exemple dirigea probablement la nouvelle langue, quand elle attribua à cette troisième personne la terminaison de la seconde.

Les trois personnes du pluriel subirent les modifications intérieures ou finales qu' exigeait l' analogie.

Subjonctif.

D' après les mêmes règles, le subjonctif des verbes en AR offrit AM E, ES, E, EM, ETS, EN ou ON, venant d' amem, ames, amet, amemus, ametis, ament.

3.e Pers. du Pl. De part Boeci, lor manda tal raczo
Que PASSEN mar garnit de contenco.
(1: De la part de Boece, il leur mande telle raison
Qu' ils PASSENT la mer munis de guerre.

Celui des verbes en ER ou en IR fut de même formé en A et IA, etc. venant d' A m, IA m, etc.

1.ere Pers. Que zo esperen que FAZA a lor talen...

Non ai que PRENGA ne no posg re donar...

3.e Pers. No potden tan e lor cor cobeetar
(2: Que cela ils espèrent que je FASSE à leur volonté...
Je n' ai rien que je PRENNE ni ne puis rien donner...
Ils ne peuvent tant en leurs cœurs convoiter...

Poëme sur Boece.)

Qu' ella de tot no VEA lor pessar. (1: Qu' elle de tout ne VOIE leurs pensers." Poëme sur Boece.)

La formation de l' imparfait du subjonctif offre une circonstance qui mérite d' être remarquée.

L' emploi auxiliaire de l' imparfait de l' indicatif du verbe AVER, placé devant le participe passé, composait le plus-que-parfait de l' indicatif roman.

Le plus-que-parfait latin, modifié à la manière accoutumée, avait servi au conditionnel; d' amaveram était venu AMERA, AMERIA, etc.

De semblables moyens furent mis en usage pour le subjonctif.

Le parfait et le plus-que-parfait ayant été formés par l' emploi auxiliaire du présent et de l' imparfait du subjonctif du verbe AVER, placé devant le participe passé, la nouvelle langue fit son imparfait en modifiant le plus-que-parfait latin dont elle ne se servait pas.

L' - AVI du prétérit simple latin avait produit EI; cet EI fut changé en E quand il ne fut plus la finale caractéristique du prétérit simple; cette modification autorisée par la prononciation, avait déja été pratiquée dans les autres personnes du prétérit de l' indicatif.

L' imparfait roman fut ainsi modifié du plus-que-parfait latin.

Lat. Amavissem, amavisses, amavisset
Rom. Ames, amesses, ames
Lat. Amavissemus, amavissetis, amavissent
Rom. Amessem, amessets, amessen ou amesson.

Les verbes en AR et en ER ou RE firent à l' imparfait du subjonctif ES, ESSES, etc., et les verbes en IR firent is, ISSES, etc.

2.e Pers. “Tolre volguesses.” (1: "Oter tu VOULUSSES." Actes de 960, MS. de Colbert. - N. E. Oter = oster)

3.e Pers. Hanc no fo om ta grant vertut agues
Que sapiencia compenre pogues...

3.e Pers. Pl. Creessen Deu qui sostenc passio.
(2: Oncques ne fut homme, tant grande vertu il EUT
Qui la sagesse comprendre PUT...

Qu' ils CRUSSENT Dieu qui soutint passion.)

3.e Pers. Hanc no vist omne, ta gran onor AGUES...

Sos corps ni s' amna miga per ren GUARIS.
(3: Oncques ne vites homme, tant grande dignité il EUT...
Que son corps ni son âme mie pour rien GUÉRIT.)

Modes et temps du passif.

Pour former les passifs, la langue romane combina les divers temps et les divers modes des verbes ESSER et ESTAR avec le participe passé de l' autre verbe.

Ce participe, employé comme adjectif verbal, resta soumis aux règles imposées aux autres adjectifs.

Qual sun li auzil qui SUN al T MONTAT?...

D' una donzella FO lainz VISITAZ. (4: Quels sont les oiseaux qui SONT jusqu'au T MONTÉS?...
D' une demoiselle il FUT là dedans VISITÉ. Poëme sur Boece.)
(N. E. lainz : chap. allá dins)

On aura remarqué avec un juste étonnnement que les diverses modifications imposées aux temps et aux modes des verbes latins, furent déterminées par des principes non moins réguliers, non moins constants, quoique plus compliqués en apparence, que les modifications caractéristiques des noms substantifs et adjectifs.

Mais peut-on ne pas admirer cette ressource aussi simple qu' ingénieuse, que la langue romane a trouvée et perfectionnée tout-à-coup, cet emploi habile et heureux des deux verbes auxiliaires AVOIR et ÊTRE?

Avec le premier, elle conjugua la plupart des temps de l' actif.

Avec le second, elle conjugua tous ceux du passif.


Verbes auxiliaires AVER, et ESSER ou ESTAR.

AVER, du latin habere.

Ce verbe AVER offre dans la langue romane quelques modifications inusitées.

Je crois nécessaire d' expliquer les plus remarquables. Tandis qu' habemus, habetis ont produit Avem, Avets, on peut s' étonner que habeo, habes, habet, aient été remplacés par AI, AS, A, et habui par AIG, etc., et que la consonne G ait dominé dans plusieurs temps, et notamment dans le participe passé AGUT.

Pour expliquer ces anomalies, j' observerai que les Goths avaient deux manières d' exprimer AVOIR; c' étaient les verbes HABAN et AIGAN. (1)

(N. E. En alemán actual, haben: ich habe, du hast, hat, haben, habt, haben; sein: ich bin, bist, ist, sind, seid, sind.)
(1) Dans la langue gothique, le substantif Aigins signifie l' Avoir, la propriété:

Saei ni afquithith allamma Aigina seinamma.

Qui non renunciat omni PROPRIO SUO

Ulfilas. Luc, cap. 14, v. 33.
Le verbe AIGAN faisait au participe présent AIGANDS.
(2: Thanuh naunthanuh ainana sunu Aigands liubana sis.

Tunc adhuc unum filium Habens carum sibi.)
Ulfilas. Marc. cap. 12, v. 6.
La première personne du présent de l' indicatif était au singulier AIH
(3: Jah anthara lamba AIH. Et alias oves Habeo. Ulfilas. Joh. Cap. 10, v. 16.), et au pluriel AIGUM (4: Attan Aigum Abraham. Patrem Habemus Abraham. Ulfilas. Luc, cap. 3, v. 8.). (N. E. Attan se parece mucho al vasco aita, y a abun, aikano – padrenuestro en arameo - abbas, etc.)

Il est vraisemblable que ces formes du verbe gothique AIGAN ont introduit dans la langue romane, et le présent de l' indicatif AI, AS, A, et les autres temps où le G domine, tels que le parfait de l' indicatif AIG, etc., l' imparfait du subjonctif AGUES, etc., et le participe passé AGUT.

Exemples de l' emploi ancien du verbe AVER, soit comme verbe actif, soit comme auxiliaire.

Infinitif. Del fiel Deu no volg AVER amig. (5: “Du vrai Dieu il ne voulut AVOIR l' ami." Poëme sur Boece.

Le participe AVENT d' habentem se trouve dans un passage latin d' un titre de 816: “AVENT in longo pertigas quatordice." Muratori, Dissert. 32.


Indicatif.

Non AI que prenga ne no posg re donar...

Ab la donzella pois AN molt gran amor...

Quant e la carcer AVIA 'l cor dolent...

De tota Roma l' emperi AIG a mandar...

Coms fo de Roma e AC ta gran valor...

O es eferms o A afan AGUT. (1:
Je n' AI que je prenne ni ne puis rien donner...

Avec la demoiselle puis ONT très grande amour...

Quant en la prison il AVAIT le cœur triste...

De toute Rome l' empire j' EUS à commander...

Comte fut de Rome, et il EUT tant grande valeur...

Ou il est infirme, ou il a chagrin EU. Poëme sur Boece.)

Non AUREI (2)... Non AURA (3)... Non AURAN (4).

(2: "Je n' AURAI." Actes de 960, MS. de Colbert.)
(3: "Il n' AURA." An 985. Hist. de Languedoc, preuves, t. 2.)

(4: “Ils n' AURONT." Actes de 960, MS. de Colbert.)

Conditionnel.
Per lui AVRIEN trastut redemcio...

Subjonctif. Hanc no fo om ta gran vertut Agues.
(5: Par lui ils AURAIENT trèstous redemption.

Oncques ne fut homme tant grande vertu il EUT.

Poëme sur Boece.)

ESSER ou ESTAR, d' ESSE et de STARE.

Ce verbe ÊTRE si utile, qui, dans toutes les langues, sert de lien pour attacher aux noms leurs qualités ou leurs modifications, qui, lors même qu' il n' est pas exprimé, n' en est pas moins sous-entendu entre tout substantif et tout adjectif qui se rapportent l' un à l' autre; enfin, ce verbe qui a été nommé le verbe SUBSTANTIF, le verbe PAR EXCELLENCE, parce qu' il pourrait suppléer à l' absence de tous les autres, est lui-même très irrégulier, ou, pour mieux dire, il n' existe que dans certains temps.

Sans chercher des exemples dans les langues antérieures à la langue latine, et notamment dans la langue grecque, où le verbe *gr est irrégulier, examinons la langue latine.

D' abord, il est remarquable que ESSE n' ait point de participe passé.

Si l' on peut regarder SUM, première personne, et ES, seconde personne, comme appartenant originairement au même verbe, et ayant produit ERAM, imparfait, et ERO, futur, il est incontestable que FUI et tous les temps qui se composent de l' adjonction d' ERAM et d' ERO, ont FU pour racine, et qu' ils appartiennent à un verbe de toute autre origine, au verbe latin FUO, emprunté du grec *gr, et servant à désigner l' existence, la naissance, la croissance.

Quand la langue romane a conservé de la latine l' auxiliaire ESSE, elle y a ajouté l' R qui marque le présent de tous les infinitifs romans soit comme final, soit comme pénultième; caractère qui existait dans les verbes de la langue latine, hors le verbe ESSE et ses composés, et un petit nombre d' autres verbes irréguliers, et qui est général et invariable dans la langue romane, et dans celles qui en ont été la continuation.

Le verbe latin ESSE ne fournissant point de participe passé à la langue romane, celle-ci eut recours à un autre verbe.

De STARE, infinitif latin, elle forma ESTAR, d' où elle tira le participe passé ESTAT.

La langue romane employa concurremment les deux verbes auxiliaires ESSER et ESTAR.

Les divers modes et les divers temps d' ESTAR furent réguliers.

Ceux d' ESSER furent pareillement formés d' après l' analogie, à quelques exceptions près. La plus remarquable fut qu' en formant le futur par l' adjonction du présent de l' indicatif au présent de l' infinitif, ce présent ESSER perdit les initiales ES, ce qui produisit SER AI, SER AS, SER A.

Exemples du VERBE ESSER ou ESTAR.

Infinitif. Tu m fezist e gran riqueza STAR...

Indicatif. O ES eferms o a afan agut...

E cum ES velz, donc ESTAI bonament...

Nos jove omne quandius que nos ESTAM...

Eps li Satan SON en so mandament...

Eps li omne qui SUN ultra la mar...

En cui merce tuit peccador ESTANT...
(1: Tu me fis en grande puissance ÊTRE...

Ou il EST infirme ou il a chagrin eu...

Et comme il EST vieux, alors il EST bonnement...

Nous jeunes hommes si long-temps que nous SOMMES...

Mêmes les Satans SONT en son commandement...

Mêmes les hommes qui SONT outre la mer...

En de qui merci tous pécheurs SONT... Poëme sur Boece.

Indicatif.
El ERA 'l meler de tota la onor...

De sapiencia no FO trop nuallos...

Enfans, en dies FOREN ome fello...

Lai FO Boecis e FOREN i soi par. (1:
Il ÉTAIT le meilleur de toute la dignité...

De sagesse ne FUT trop négligent...

Enfans, en temps FURENT hommes fellons...

Là FUT Boece, et FURENT y ses pairs. Poëme sur Boece.)

Vos en SEREI... Recredent non SERA... Vos en SEREM... Lor en SERAN." (2: "Je vous en SERAI... Abandonnant ne SERA... Vous en SERONS... Leur en SERONT..." An 960. Ms. de Colbert.)

Subjonctif.
"En SIA, en SIAN...” (3: "En SOIT, en SOIENT..." An 985. Hist. du Languedoc, Pr. t. 2.)

Ja no es obs fox i SSIA alumnaz...

Que el zo pensa vel SIEN amosit. (4)

Que en FOSSEZ." (5)
(4) Jamais n' est besoin que le feu y SOIT alumé...

Que il cela pense que les voiles SOIENT peints.

Poëme sur Boece.
(5) "Que vous en FUSSIEZ." Actes de 960, MS. de Colbert.

L' emploi continu et obligé de ces deux verbes auxiliaires rendit très faciles les conjugaisons de la langue romane. Ils suffisaient à la formation de presque tous les temps; et, dans ceux mêmes qui semblent conjugués sans leur secours, on peut aisément les discerner encore.

J' ai précédemment observé que le futur de l' indicatif et le présent du conditionnel avaient été formés par l' adjonction du présent de l' indicatif du verbe AVER, ou de la finale de son imparfait, au présent de l' infinitif des verbes.

Cette manière très remarquable de composer ces temps offre une circonstance qui l' est également, et qui constate toujours plus évidemment l' identité de la langue romane et des autres langues de l' Europe latine.

Dans toutes ces langues, le futur de l' indicatif est formé comme dans la langue romane, ainsi que le démontre le tableau suivant:
(N. E. pongo tildes en el castellano o español)

Français Espagnol Portugais Italien
Aimerai amaré amarei amero (1)
(1: L' ancien italien disait amaro et sero.)
Aimeras amarás amaras amarai
Amara amará amara amara
Avons hemos havemos habbiemo
Avez habéis haveis havete
Ont han ano anno

En appliquant le même procédé au verbe ESSER, dont la langue romane et les autres n' ont pris que SER, elles offrent pareillement:
Romane Français Espagnol Portugais Italien
Serai serai seré serei saro
Seras seras serás seras serai
Sera sera será sera sera
Serem serons seremos seremos seremo
Serets serez seréis sereis serete
Seran seront serán serano seranno

Enfin le verbe HAVER lui-même, dans les cinq langues, compose son futur par ce rapprochement de son infinitif avec le présent de son indicatif:

Romane. Aurai, auras, aura, aurem, aurets, auran.
Français. Aurai, auras, aura, aurons, aurez, auront.
Espagnol. Habré, habrás, habrá, habremos, habréis, habrán.
Portugais. Haverei, haveras, havera, haveremos, havereis, haverano.
Italien. Avroavraiavraavremoavreteavranno.

On demandera peut-être si l' exemple de quelque langue plus ancienne ne fournit pas à la langue romane le moyen facile d' abréger et de simplifier les règles des conjugaisons, par cet emploi des verbes auxiliaires ÊTRE et AVOIR.

Je répondrai que les langues du nord de l' Europe, dont il nous est parvenu des monuments plus anciens que ceux que nous possédons de l' idiôme roman, faisaient usage d' auxiliaires, soit pour l' actif, soit pour le passif de leurs verbes ordinaires.

Mais plusieurs considérations permettent de douter que l' exemple de ces langues ait influé directement sur l' emploi des auxiliaires AVER et ESSER dans l' idiôme roman.

1.° ÊTRE et AVOIR n' étaient pas les seuls auxiliaires dont ces langues se servissent; elles avaient aussi Devenir, Pouvoir, Vouloir, Devoir, etc., et quelquefois elles combinaient ensemble deux et même trois de ces auxiliaires; complication de moyens très éloignée de la simplicité de ceux qu' employa la nouvelle langue.

2.° La manière ingénieuse dont elle combina l' emploi de son verbe AVER, pour agir sur les autres verbes et sur lui-même, offre, dans cet auxiliaire, un caractère particulier, qui distingue essentiellement l' usage qu' elle en fit, de l' usage qu' en faisaient les anciennes langues du nord.

3.° Enfin nous savons que la langue latine indiquait à la nouvelle langue l' emploi du verbe HABERE comme auxiliaire.

Il est vraisemblable que les exemples de la langue latine suffirent à la nouvelle langue:

Exemples du verbe Habere, employé comme auxiliaire dans la langue latine.

"Domitas habere libidines." Cic. de Orat. I, cap. 43.

Cum destinatum haberet mutare testamentum."

L. tres tutores. D. de Adm. et per. tut.

De Cæsare satis hoc tempore dictum habebo." Cic. 5 Philip. 28.
“Si habes jam statutum quid tibi agendum putes.” Cic. Fam. 4, ep. 2.
Quo pacto me habueris praepositum amori tuo. Ter. Hec. Act. 4, sc. 2, v. 7.
“Aut nondum eum satis habes cognitum.” Cic. Fam 13, ep. 17.

...Quæ nos nostramque adolescentiam habent despicatam.

Ter. Eun. act. 2, sc. 3, v. 91.

Nimium sæpe expertum habemus." Planc. ad Cic. fam. 10, ep. 24.
Etc. etc.

L' époque de la basse latinité fournit aussi des exemples. (1: Peut-être la plupart de ces locutions étaient-elles en usage, dans la langue latine corrompue, par l' effet de la réaction de la langue romane vulgaire sur la langue latine elle-même.
"Te per voluntate parentum tuorum habui desponsatam... Si te desponsatam habuissem." Formul. Marculf. lib. 2, n.° 16.

Omnes res quas ipsi monachi habebant cum ipsis chartis deportatas." Dipl. Clotaire III.

Multi se complangunt legem non habere conservatam." An 793. Capit. Pipini.

"Ipso theloneo... Et quomodo suprà memorati reges et imperatores in luminaribus ecclesiæ sancti Victoris vel ei servientibus collatum habebant.” Gallia Christiana, Eccl. Massil. t. IV, p. 107.

Quant à l' auxiliaire ESSER, il est évident que la nouvelle langue fut redevable de cette forme grammaticale à la langue latine, qui l' employait dans plusieurs des temps de son passif.

Si les anciennes langues du nord ont aussi fait usage du verbe ÊTRE pour conjuguer leur passif, je remarque qu' elles ont eu une autre manière d' indiquer des modes et des temps de ce passif, sans le secours d' aucun auxiliaire.

Tout permet donc de croire qu' en adoptant les deux verbes AVER et ESSER, pour les employer, comme auxiliaires, à simplifier ses conjugaisons, l' idiôme roman ne fit que s' approprier et rendre plus générales deux formes particulières de la langue latine, qui lui en avait déja fourni tant d' autres.

Du verbe Anar employé auxiliairement.

La langue romane fit usage de ce verbe comme auxiliaire, et elle plaça ou devant le participe indécliné en AN ou en EN, formé par la suppression de la terminaison DO caractéristique de l' un des gérondifs latins, ou devant l' infinitif.

Cum el es velz, vai s' onors Descaptan...

Trastota dia vai la mort Reclaman...

Qui tota ora sempre vai Chaden...

La mi' amor tta mal van Deperden. (1:
Comme il est vieux, va son honneur EN DIMINUANT...
Trèstout le jour il va la mort EN RÉCLAMANT...

Qui toute heure toujours va EN TOMBANT...

La mienne amour si mal ils vont EN PERDANT.
Poëme sur Boece.)

Du QUE entre les verbes.

La langue grecque, par son *gr, avait donné l' exemple d' employer un relatif indéclinable, pour transporter l' action d' un verbe à un autre verbe.

La langue latine employa quelquefois, de la même manière, ses QUOD et QUIA.

Les Goths avaient Thatei (2), et les Francs Dhazs et That (3).

(2) Quethun Thatei sa ist bi sunjai praufetus.

Dixerunt Quod hic est in veritate propheta.

Ulfilas Joh. cap. 6, v. 14.

(3) Dhanne ist nu chichundit Dhazs fona dhemu almahtigin fater dhurah

Tunc est nunc probatum Quod ab illo omnipotente patre
ab inam ist al uuordan.

illo est omne factum.

Frag. de trad. en francique d' Isidore de Séville. Litt. des Francs, p. 109.

Than uuitum liudio harn THAT than is san aftar thiu sumer.

Tunc sciunt hominum filii Quod tunc est statim post illa æstas.

Paraph. Franciq. des Évangil. c. 41. Litt. des Francs, p. 181.


Le QUE indéclinable de la langue romane servit au même usage:

No cuid QU' e Roma om de so saber fos...

Que zo esperen QUE faza a lor talen. (1)

Et elle le plaçait après les adjectifs employés neutralement avec le verbe ESSER:

Drez es e bes QUE l' om e Deu s' esper,
Mas non es bes QUE s fi' e son aver. (2)
Quelquefois même ce QUE fut sous-entendu:

No cuid... aprob altre dols li demor. (3)

Et même avec les noms joints au verbe ESSER:

Ja no es obs... fox i ssia alumnaz. (4)

(1) Je ne pense QUE en Rome homme de son savoir fut...
Qui cela espèrent QUE je fasse à leur volonté.

(2) Droit est et bien que l' homme en Dieu se espère,
Mais n' est bien QUE il se fie en son avoir.

(3) Je ne pense qu' auprès autre douleur lui demeure.

(4) Jamais n' est besoin que feu y soit alumé.

Poëme sur Boece.

Prépositions, Adverbes, Conjonctions.

La langue romane leur appliqua des modifications semblables à celles qui avaient été appliquées aux autres parties du discours.

Elle plaça quelquefois AD, A, DE, au-devant des prépositions et des adverbes qu' elle empruntait de la langue latine.

Le même mot devint tour-à-tour préposition, adverbe, ou conjonction, selon qu' il était employé avec un régime, ou d' une manière absolue, ou qu' il était suivi d' un QUE.

Prépositions trouvées dans les fragments antérieurs a l' an 1000.

A venant d' AD, et ayant la même signification:

T' o atendrai tot A te... Que A dreit aure ov A merce." (1)

AB signifiant AVEC:

"AB Ludher nul plaid nunquam prindrai." (2)

"AB ti et senes ti." (3)

Ella AB Boeci parlet ta dolzament. (4)

Prope produisit PROB, près, APROB, APRÈS:

APROB Mallio lo rei emperador. (5)

Sed ponent illum APRES de Alcaide.” An 734. Ord. d' Alboacem.

DE signifiant DE, DÈS:

"D' ist di in avant... DE suo part." (6)

Adjutor t' en sere e DE l' adjutor no t' engenare." (7)

Zo sun tuit omne qui DE joven sun bo. (8)

(1) "Je te le maintiendrai tout à toi... Que à droit j' aurai ou a merci." Actes de 960, Ms. de Colbert.

(2) "AVEC Lothaire aucun traité ne oncques prendrai." Serment de 842. (3) "AVEC toi et sans toi." Actes de 960, Ms. de Colbert.

(4) Elle AVEC Boece parla tant doucement.

(5) AUPRÈS de Mallius le roi empereur. Poëme sur Boece.
(6) “DE ce jour en avant... DE sa part.” Serment de 842.

(7) “Aide je t' en serai et DE l' aide je ne te tromperai." Actes de 960, MS. de Colbert.

(8) Ce sont tous hommes qui Dès jeunesse sont bons.

Poëme sur Boece.

DAVAN, DEVANT vinrent de DE AB ANTE:

DAVAN SO vis nulz om no s pot celar...

No s pot rascundre nuls om DEVANT SO vis. (1)

IN fournit d' abord sans changement IN, et ensuite EN, et, par la suppression de l' n final, E:

Et IN adjudha et IN cadhuna cosa." (2)

Ki l mort et vius tot a IN jutjament...

Fe vos Boeci cadegut EN afan...

E te m soli' eu a toz dias fiar. (3)

ENTRE dérivé d' INTER:

Ta bo essemple en laiset ENTRE nos. (4)

PER signifia PAR et POUR:

PAR: PER lui aurien trastut redemcio...

Anz PER eveia lo mesdren e preiso.

POUR: PER zo no 'l volg Boecis a senor. (5)

Sines, senes, Sens, Ses, vinrent de SINE:

Ab ti et SENES ti... E vos atendrei tot SENES engan." (6)
SES Deu licencia ja no faran torment. (7)

(1) DEVANT son regard nul homme ne se peut celer...

Ne se peut cacher nul homme DEVANT son regard.

Poëme sur Boece.

(2) “Et EN aide et EN chacune chose." Serment de 842.

(3) Qui les morts et les vivants tout a EN jugement...

Voici Boece tombé EN chagrin...

EN toi me avais-je coutume à tous jours fier.
(4) Tant bon exemple en laissa Entre nous.
(5) PAR lui auraient trèstous redemption...

Mais PAR envie le mirent en prison...
Pour cela ne le voulut Boece à seigneur.
Poëme sur Boece.

(6) "Avec toi et SANS toi... Et vous maintiendrai tout SANS fraude."
Actes de 960, Ms. de Colbert.

(7) "SANS de Dieu la licence jamais ne fairont tourment." Poëme sur Boece.

SOBRE de SUPER:

SOBRE la schapla escrit avia un tei grezesc. (1)
ULTRA conserva sa latinité sans modification:

Ne eps li omne qui sun ULTRA la mar...
Qu' el trametia los breus ULTRA la mar. (2)

Versus, Vers, en VERS, VAS:

Pur l' una fremna qui VERT la terra pent...

Et EVERS Deu era tot sos afix...

Et EVERS Deu no torna so talant. (3)
Dans un titre de 960, on lit:

DE VAS meridie, DE VAS oriente”. (4)

Adverbes.

Les adverbes furent soumis à deux formes principales: Par la première, on supprimait les finales des adverbes latins, et quelquefois des lettres et sur-tout des voyelles intérieures:

APROB de PROPE, en y joignant la préposition a:

No cuid APROB altre dols li demor. (5)

ALTRESI d' ALTER et de SIC, autre même, pareillement:

In o quid il mi ALTRESI fazet.” (6)

(1) Sur le manteau écrit avait un T grec.
(2) Ni même les hommes qui sont OUTRE la mer...
Qu' il transmettait les lettres OUTRE de la mer.

(3) Pourtant une frange qui VERS la terre pend...
Et ENVERS Dieu était tout son attachement...
Et ENVERS Dieu ne tourne sa volonté.

Poëme sur Boece.

(4) "DEVERS midi, DEVERS orient." Gall. Christ. t. I.

(5) "Je ne pense qu' AUPRÈS une autre douleur lui demeure." Poëme sur Boece.

(6) "En cela que il me PAREILLEMENT faira." Serment de 842.

AVAL, de Vallis (VALlis), vallée, bas:

Alquant s' en tornen AVAL arrenso. (1)

AVANT d' AB ANTE:

D' ist di en AVANT." (2)

Une charte de 632 porte:

Quidquid ibidem ABANTEA possidemus.” Dipl. Chart. t. I, p. 141.


BEN de BENE:

Qui e la scala ta BEN an lor degras. (3)

DEREER (: derrer) vint de RETRO en ajoutant la préposition DE:

Qui lui laudaven dereer euz dias antix. (4)

DUNC, DONC, de TUNC, par le changement du T en D:

E DUNC apel la mort ta dolzament...

E cum es velz, DONC estai bonament. (5)
FORS de Foris:

Fors quant tu m' en absolveras.” (6)
FORT de Fortè:
Molt FORT blasmava Boecis sos amigs. (7)

I d' IBI fut adverbe de lieu, et devint adverbe pronominal, en y joignant LA et SA d' illa ibi, d' ipsa ibi:

LAI fo Boecis e foren I soi par. (8) (I : hi : hy)

(1) Quelques-uns s' en retournent A BAS en arrière. Poëme sur Boece.

(2) “De ce jour en AVANT." Serment de 842.

(3) Qui en l' échelle tant BIEN ont leurs degrés.

(4) Qui lui louaient DERRIÈRE aux jours antiques.

(5) Et ALORS il appelle la mort si doucement...

Et lorsqu' il est vieux, ALORS est bonnement.

Poëme sur Boece.

(6) “HORS quant tu m' en dispenseras.” Actes de 960, MS. de Colbert.

(7) Beaucoup Fortement blâmait Boece ses amis.
(8) La fut Boece et furent Y ses pairs. Poëme sur Boece.

LAI O solien las altras leis jutjar,

LAI veng lo reis sa felnia menar. (1)

Quelquefois il perdit l' I final:

Aquel qui LA non estai fermament. (2)

Le pronom démonstratif AQUO, changeant son O en I, devint aussi adverbe pronominal, et signifia Ici, Là:

Per AQUI monten cent miri auzello. (3)

INZ d' INTUS, LA INZ d' illa intus:

Lo mas o intra INZ es gran claritat...

D' una donzella fo LA INZ visitaz. (4)

JA de Jam (: iam), avec la négation, signifia non bientôt, jamais:

Cel no quatra JA per negun torment. (5)

MAL de MALE:

La mi' amor tta MAL van deperden. (6)

MENZ de MINUS:

Quant MENZ s' en guarda, no sap mot quant lo sprent. (7)
MOLT de Multùm:

MOLT val lo bes que l' om fai e jovent. (8)

(1) Là où ils avaient coutume les autres causes juger.

Là vint le roi sa félonie mener.

(2) Celui qui là n' est fermement.

(3) Par ici montent cent mille oisillons.

(4) La demeure où elle entre, AU DEDANS est grande clarté...
D' une demoiselle il fut LA DEDANS visité.

(5) Celui-là ne tombera BIENTÔT par aucun tourment.

(6) La mienne amour tant MAL vont en perdant.

(7) Quand MOINS s' en garde, il ne sait mot quand il le surprend.

(8) Beaucoup vaut le bien que l' homme fait en jeunesse.

Poëme sur Boece.

A ORA, à l' heure, à présent:

Mal ome foren, A ORA sunt pejor. (1)

PLUS de PLUS:

Ella se fez, anz avia PLUS de mil. (2)
POS, POIS, de POST signifia PUIS, APRÈS:

Ab la donzella POIS an molt gran amor. (3)

SATZ de SATIS, et, avec la préposition A, ASATZ:

Qual ora s vol, petita s fai ASAT. (4)

SEMPRE, par la transposition d' une lettre, vint de SEMPER:

Que tota ora SEMPRE vai chaden. (5)

SI de SIC, Ainsi, devint un adverbe d' affirmation, et signifia Assurément, Certainement:

SI o tenra... SI o tenrai e o atendrai." (6)

Fez sos mes segre, SI 'ls fez metre en preso. (7)

IL signifia aussi pareillement, de même:

Si cum la nibles cobre 'l jorn lo be ma,

Si cobre avers lo cor al xristia. (8)

(1) Mauvais hommes furent, A présent ils sont pires.

(2) Elle se fit, mais avait PLUS de mille.

(3) Avec la demoiselle PUIS ils ont très grande amour.

(4) A quelle heure elle veut, petite se fait assez.

(5) Qui à toute heure Toujours va en tombant. Poëme sur Boece.

(6) "Assurément cela il tiendra... Oui, cela je tiendrai, et cela j' exécuterai." Actes de 960, MS. de Colbert.

(7) Il fit ses messagers suivre, Assurément il les fit mettre en prison.

(8) Ainsi comme le brouillard couvre le jour au bon matin,

DE MÊME couvre richesse le cœur au chrétien. Poëme sur Boece.

L' adjonction de la préposition A produisit ASI, AISI,

AESI:

No s' es AESI cum anaven dicent. (1)

SOZ, DESOZ, vinrent de subtus:

DESOZ avia escript un pei grezesc. (2)

TAN, TANT de tantùm, signifia Tant, Si, Tellement:

TA bo essemple en laiset entre nos...

Eu lo chastia TA be ab so sermo. (3)

Il prend quelquefois le QUE après lui:

TANT en retenc QUE de tot no fo blos. (4)

NE TAN NE QUAM, locution adverbiale, Nullement, Rien:

Quant se reguarda, non a NE TAN NE QUANT. (5)
TROP, dérivé peut-être de troppus, mot de la basse latinité, signifiant troupeau, grande quantité, troupe:
De sapiencia no fo TROP nuallos. (6)

U, o, d' ubi, adverbe de lieu, OU:

Lai o solien las altras leis jutjar. (7)

Unqua, Nunqua, Anc, furent dérivés de Unquam, Nunquam:

Dis que la bresa, mica NONQUA la te... (8)


(1) Non il est AINSI Comme ils allaient disant.

(2) DESSOUS avait écrit un P grec.

(3) TANT bon exemple il en laissa entre nous...
Il l' enseigne TANT bien avec son discours.

(4) TANT il en retint que de tout il ne fut dépouillé.

(5) Quand il se regarde, il n' a RIEN.

(6) De sagesse il ne fut pas BEAUCOUP négligent.

(7) Là ou ils avaient coutume les autres causes juger.

(8) Il dit qu' il la prise, mie JAMAIS la tient. Poëme sur Boece.


Pero Boeci ANC no venc e pesat...

HANC no fo om, ta gran vertut agues.
(1: Pourtant à Boece ONC ne vint en pensée...

ONC ne fut homme, tant grande vertu il eût. Poëme sur Boece.)

La seconde manière de former les adverbes fut très ingénieuse.

Les Latins employaient, en locution adverbiale, l' ablatif absolu MENTE, qu' ils joignaient à l' adjectif.

Cette locution se trouve dans la plupart des bons auteurs.

"Bona mente factum, ideoque palam: Mala, ideoque ex insidiis."

Quintilianus, Inst. orat. lib. V, cap. 10.

...Ut longi tœdia belli

Mente ferant placida.

Ovidio Met. 13, v. 214.

Tum vero moestam tota miletida mente
Defecisse ferunt. Ovidio Met. 9, v. 634.

Quale id sit, quod amas, celeri circumspice mente.

Ovidio, Remed. amor. 89.

Ultro quin etiam devota mente tuentur.

Claud. de Laud. Stil. lib. I, v. 232.

Etc. etc.

Cette forme grammaticale s' était conservée dans la basse latinité.

“Monasterium puellarum devota mente decrevi fundare... Carmina devota mente canuntur." An 670. Dipl. Chart. Etc. t. I.
“Concupiscit iniqua mente.” Greg. Tur. De Mir. S. Jul. c. 20.

La langue romane adoptant cette locution adverbiale, forma la plupart de ses adverbes, en ajoutant à l' adjectif la finale MENT.

Exemples des adverbes romans en MENT.

"Ne lo l' en decebra ne MALAMENT." (1)

Le poëme sur Boece offre les adverbes suivants:
Bonament, dolzament, epsament, fermament, forment (: fortment), malament, perfeitament (: perfectament).

C'est un phénomène grammatical très remarquable que la manière dont la langue romane opéra, lorsqu' elle eut plusieurs adverbes en MENT à la suite les uns des autres.

Cette finale MENT, au lieu de s' attacher à chaque adjectif, pour lui imprimer le caractère adverbial, ne se place qu' après le dernier, et quelquefois même qu' après le premier.

Et cette forme originale existe non-seulement dans la langue romane, mais encore dans toutes celles qui en ont été la continuation; il est même remarquable que, dans une charte de l' an 651, on trouve:

"Viva mente et sana et corpore et voluntate liberâ donamus domino."
Dipl. Chart. n.° 127, t. I.


Langue Romane.
“Parlem abdui planamen e suav (: suau)." (2)

Rambaud de Vaqueiras. Non puesc saber.

"E dix li que, de so que elh disia, mentia aulhment e falsa e delialh per la gola." (3)

(1) "Ne le lui en trompera ni méchamment." Acte de 960, MS. de Colbert.

(2) “Parlons tous deux franchement et douce...”

(3) "Et lui dit que, de ce qu' il disait, il mentait vilement et fausse... et déloyale... Par la gorge." Philomena, p. 118.


“Aymo fe o largаment et allegra (1)... Pregar humilment e devota (2)..."
(1) "Aymon fit cela généreusement et joyeuse..." Philomena, p. 66.

(2) "Prier humblement et dévote..." Philomena, p. 132.

Langue Française.

Cil chantent hautement e cler.

Fabliau de la Court de Paradis.

Garins apelle lou paien en plorant;

Il li ait dit souef e bellement.

Roman de Guillaume au court nez.

Que vos faciez cest jugement

Bien et adroit et leaument.

Fabliau du Bouchier d' Abeville.


Langue Espagnole.

Al rumor que sonava
Del agua que passava,
Se quexava tan dulce y blandamente.
Garcilaso de la Vega, égloga 1.

“Dorotea que vio quan corta y sutilmente estava vestido.”

D. Quixot. p. I, lib. 4, ch. 35.


Langue Portugaise.

Alma gentil, que a firme eternidade

Subiste clara e valerosаmente.

Camoens, Rhythmas, part. I, 229.

"Pelejarão tão valente e denodadamente.”

De Souza. Vida de D. Fr. B. dos Martyres, liv. 2, ch. 11 (ou 2).

Langue Italienne.


Une lettre de l' académie de La Crusca, adressée à Gilles Ménage, atteste et cette forme grammaticale, et son application à la langue italienne:

"Lo cavaliere fece la demanda sua ad Alessandro umile e dolcemente."

Novelle Antiche, n° 3.

Cette forme est remarquable lorsque des traducteurs s' en servent pour rendre plusieurs adjectifs de la langue originale. Ainsi La Casa, dans sa traduction des Offices de Cicéron, rend ce passage:

“Placidè tranquillèque fruerentur” Cic. De Off. Lib. 3.
par ces mots:
“Tranquilla e pacifica mente godere.”

Conjonctions et négations.

D' ET latin vinrent ET, E romans.

Cette suppression du T se trouve dans des monuments très anciens.

Alboacem, fils de Mahomet Alhamar, fils de Tarif, régnait à Coimbre en l' an 734: il publia en latin une ordonnance dans laquelle se trouvent plusieurs indices de la langue romane, et, entre autres, l' E pour l' ET.

“Quoniam nos constituit Allah Illalah super gentem Nazarat E fecit me dominatorem Colimb... Monasterium de Montanis qui dicitur Laurbano non PECHE nullo pesante, quoniam bona intentione monstrant mihi loca de suis venatis, E faciunt Sarracenis bona acolhenza."

Historias de Idacio, p. 88 et 89.

"Vos o tendrei E vos o atendrei tot senes engan... Tu m' en comonras E del comoniment no m' en vedarei... E si o tendrai E si o atendrai a ti." (1: "Vous le tiendrai ET vous le maintiendrai tout sans tromperie...
Tu m' en avertiras ET de l' avertissement je ne me défendrai... ET assurément je le tiendrai, ET assurément je le maintiendrai à toi." Actes de 960, MS. de Colbert.


E cum sun vell, esdevenen fello

E fan perjuris E grans traicios. (1)

D' Aut latin, par la suppression du T final, vint AU, que la nouvelle langue écrivit O, OU:

Qui la l tolra o la l devedara, li tolran o la l devedaran... Qui las te tod ou las te tola." (2)

L' om ve u ome quaitiu e dolent;

O es malaptes o altre pres lo ten,

O es eferms o a afan agut. (3)


Non, Nec, fournirent NON, NUN, NO, NE, NI:

"Si jo returnar NON l' int pois, NE jo NE neuls cui eo returnar int pois, in nulla ajudha contra Lodhuwig Nun li iver. (4)

"No' l vos tolrem NI vos en tolrem... No l' en tolra NE NO las li devedara, NE NO l' en decebra... Non aure NE NON tenre.” (5)


(1) ET lorsqu' ils sont vieux, ils deviennent fellons

ET font parjures ET grandes trahisons.

Poëme sur Boece.


(2) “Qui la lui ôtera ou la lui défendra; lui ôteront ou la lui défendront... Qui te les ôte ou te les veuille ôter." Actes de 960, MS. de Colbert.


(3) L' on voit un homme chétif et dolent;

Ou il est malade ou autre chose pris le tient,

Ou il est infirme ou il a chagrin eu. Poëme sur Boece.


(4) “Si je détourner NE l' en puis, NI moi NI aucun que je détourner en puisse, en nulle aide contre Louis NON lui irai." Serment de 842.

(5) "Non le vous ôterons NI vous en ôterons... Non l' en ôtera NI NE les lui prohibera, NI NE l' en trompera... NON aurai NI NE tiendrai." Actes de 960, MS. de Colbert.


Que tant i pessa qu' el al No fara ja...

NON a aver NI amic NI parent. (1)

Aux négations ordinaires, la langue romane joignit des négations explétives. Voici celles qui se trouvent dans les pièces de l' époque qui fournit mes exemples.

Mica, Miga, Mia, du latin Mica, en français Mie:

L' om l' a al ma, MIGA NO l' a al ser...

Quant o fait, MICA NO s' en repent. (2)

Gens, Ges du latin Gens, dans le sens de Personne, de Quelqu'un.

NI GENS de lui NO volg tenir s' onor...

D' aur NO sun GES, mas nuallor no sun. (3)

Res, Ren, du latin Res, Rem, signifiant Quelque Chose:

Quan se reguarda, pero RES NO l rema. (4)

On verra, dans la suite de cet ouvrage, les autres négations explétives dont la langue romane fit usage.
Mais, Mas, Mes, vinrent de Magis latin, en ôtant le G et l' I, ou seulement le G.

Dres es e bes que l' om e deu s' esper,

MAS no es bes que s fi' e son aver... (5)



(1) Que tant y pense que lui autre chose NE faira jamais...
NON a avoir NI ami NI parent.

(2) L' on l' a au matin, MIE NE l' a au soir...

Quand cela il fait, MIE NE s' en repent.

(3) NI NULLEMENT de lui ne voulut tenir sa dignité...

D' or NE sont NULLEMENT, mais moins valants ne sont.

(4) Quant il se regarde pourtant RIEN NE lui reste.
(5) Droit est et bien que l' homme en Dieu espère,

MAIS non est bien qu' il se fie en son avoir. Poëme sur Boece.


MAS quan es joves et a onor molt grant...

MAS d' una causa u nom avia gensor. (1)

ANZ, que le français rendit par AINZ, dans le sens de MAIS, vint d' ANTE, signifiant AU CONTRAIRE:

ANZ per eveia lo mesdren e preiso. (2)

QUANT, QUAN furent dérivés de QUANDO:

“E t' o atendrei tot, fors QUANT tu m' en absolveras." (3)

QUANT be se dreca, lo cel a pertusat...

QUAN Ve a l' ora qu' el corps li vai franen. (4)

De CUM latin, CUM, COM fut employé quelquefois sans changement dans le sens de LORSQUE:

Molt val lo bes que l' om fai e jovent,

COM el es vels, qui pois lo soste...

E CUM es velz, donc estai bonament. (5)

CUM, dans la langue romane, eut aussi l' acception de COMME, et il fut vraisemblablement dérivé de QUOMODO.
La inz contava del temporal CUM es,

De sol e luna, cel e terra, mar, CUM es...

No s' es aesi CUM anaven dicent. (6)

(1) MAIS quand il est jeune et a honneur très grand...
MAIS, par une raison, un nom il avait plus agréable.

(2) AINZ par envie le mirent en prison. Poëme sur Boece.

(3) "Et je te le acquitterai tout, hors QUAND tu m' en dispenseras."
Actes de 960, Ms. de Colbert.

(4) QUAND elle bien se dresse, le ciel elle a percé.

QUAND il vient à l' heure que le corps lui va en se brisant.

(5) Beaucoup vaut le bien que l' homme fait en jeunesse,
(QUAND il est vieux) qui puis le soutient.

Et QUAND il est vieux, alors il est bonnement.

(6) Là dedans il contait du temporel comme il est,

Du soleil et de la lune, du ciel et de la terre, mer, COMME est...

Non il est ainsi COMME ils allaient disant. Poëme sur Boece.


De SIC QUOMODO ou de SICUT vint SICUM, pour DE MÊME QUE:

“SICUM om per dreit son fradre salvar dist.” (1)

SICUM la nibles cobr' el jorn lo be ma. (2)

TANQUAN de TANTUM QUANTUM, ou de TANQUAM, signifia TANT QUE, etc.

Qui nos soste TANQUAN per terra annam. (3)

SI, SE de SI latin:

“SI jo returnar no l' int pois." (4)

Que us non o preza SI s trada son parent. (5)

PERO signifia POUR CELA, POURTANT:

PERO Boecis trastuz los en desment. (6)

PUR TAN QUE fut aussi employé dans le sens de POURVU QUE:

Per cui salves m' esper, PUR TAN qu' ell clamam. (7)
(1) "AINSI QUE on, par droit, son frère sauver doit." Serment de 842. (2) DE MÊME QUE le brouillard couvre le jour le bon matin...

(3) Qui nous soutient TANT QUE par terre nous allons.

Poëme sur Boece.

(4) "Si je détourner ne l' en puis." Serment de 842.

(5) Que l' un ne cela prise S' il livre son parent.

(6) POURTANT Boece trèstous les en dément.

(7) Par qui sauvé m' espère POURVU que lui nous appelons.

Poëme sur Boece.


Quand je rassemble les principales formes qui déja constituaient la langue romane à l' époque reculée dont j' emprunte mes exemples, je ne dois pas omettre l' usage des élisions écrites; c'est l' un des caractères de la langue romane que de marquer, comme les Grecs, par la suppression des voyelles, les élisions qu' elles subissaient les unes avec les autres.

Quand l' élision porte sur la voyelle qui termine le mot, elle s' appelle Apocope.

Quand elle porte sur la voyelle qui le commence, elle s' appelle Aphérese.

On trouve l' apocope dans le serment de 842:
D' ist di est employé pour DE ist di
Retornar L' int est employé pour LO int.
Dans les actes de 960:
M' en commonras, ME en.
T' en sere... ni t' en tolrei, TI en … TE en.
Dans le poeme sur Boece:
D' aur non sun, DE aur.
Vai s' onors, SA onors.
Etc. Etc.

L' aphérèse se trouve dans les titres de 960:

No 'L vos tolrem, no 'L te vedarei, pour no EL VOS, no EL te.
No' LS tolran, no ELS tolran.
Dans le poeme sur Boece:

L' om no 'l laiset, no EL.

Bella 's la domna; bella ES.

Quelquefois la voyelle finale disparaît, sans qu' il y ait élision, le mot suivant commençant par une consonne:
Actes de 960. Qui la L devedara, pour LI.
Poeme sur Boece Tu M fezist, pour ME
Que s fi' e son aver, pour SE, etc, etc.

Enfin, par syncope, la langue romane supprima souvent des consonnes finales ou intérieures, sur-tout les N.

Le poème sur Boece en offre beaucoup d' exemples:

E la carcer, pour EN.
Anc no vist u, pour UN.
Per NEGU torment pour NEGUN.
Ta mala fe, pour TAN.
EVERS Deu, EFERMS, pour ENVERS, ENFERMS.

Je pourrais rassembler encore quelques formes, quelques locutions de la langue romane, éparses dans les monuments qui ont fourni mes observations et les exemples cités. (1) Mais je renvoie ces détails à la grammaire même de la langue.
(1) Telles que les signes de comparaison, les verbes employés d' une manière impersonnelle, les doubles négations, etc.

J' ai indiqué ses principaux caractères, ses formes essentielles. Je suis loin de croire que le nouvel idiôme ait été produit, dégrossi, et régularisé tout-à-coup. En présentant cet ensemble grammatical, j' ai rapproché et réuni, sous un seul point de vue, les résultats progressifs du long usage des peuples.

J' ose dire que l' esprit philosophique, consulté sur le choix des moyens qui devaient épargner à l' ignorance beaucoup d' études pénibles et fastidieuses, n' eût pas été aussi heureux que l' ignorance elle-même; il est vrai qu' elle avait deux grands maîtres: la Nécessité et le Temps.

La langue romane est peut-être la seule à la formation de laquelle il soit permis de remonter ainsi, pour découvrir et expliquer le secret de son industrieux mécanisme: J' ai mis à cette recherche autant de patience que de franchise; et, dans le cours de mes investigations grammaticales, j' ai eu souvent occasion de reconnaître la vérité de l' axiôme: Non, quia difficilia sunt, non audemus; sed, quia non audemus, difficilia sunt.

En considérant à quelle époque d' ignorance et de barbarie s' est formé et perfectionné ce nouvel idiôme, d' après des principes indiqués seulement par l' analogie et l' euphonie, on se dira peut-être, comme je me le suis dit: l' homme porte en soi-même les principes d' une logique naturelle, d' un instinct régulateur, que nous admirons quelquefois dans les enfants. Oui, la providence nous a dotés de la faculté indestructible et des moyens ingénieux d' exprimer, de communiquer, d' éterniser par la parole, et par les signes permanents où elle se reproduit, cette pensée qui est l' un de nos plus beaux attributs, et qui nous distingue si éminemment et si avantageusement dans l' ordre de la création.

Fin des recherches sur l' origine et la formation de la langue romane.